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27.10.2006
Petits secrets ingresques
Miroirs, fleurs et signatures
J'ai beau apprécier la grande érudition de Daniel Arasse, je trouve celui-ci plus convaincant sur les arcanes de la Renaissance italienne qu'à propos du portrait de Madame Moitessier par Ingres. Sa fameuse théorie de la tache sur la robe fleurie me semble quelque peu tirée par les cheveux. Rappelons les faits : dans Le détail. Pour une histoire rapprochée de la peinture,
Arasse s'attarde sur une petite zone anormalement sombre de la robe de Madame Moitessier ; selon lui, il ne peut s'agir d'une ombre, c'est bel et bien une tache. Cette "souillure" serait le signe, conscient ou non, du désir du peintre pour son modèle.
Comme Freud le concédait lui-même, il y a des moments où un cigare n'est qu'un cigare, et où une ombre ... n'est que l'indice de plis dans le tissu. Autre suggestion d'Arasse, qui me paraît beaucoup plus pertinente : si le peintre place un miroir derrière son modèle, c'est pour pouvoir présenter, en trichant un peu avec les lois de la réfraction, une autre facette d'un type féminin qu'il affectionne particulièrement. Pas de miroir donc dans les portraits masculins d'Ingres, ni derrière le physique ingrat de Caroline Rivière, représentée en plein air.
Lors de l'exposition Ingres du Louvre au printemps dernier, je n'ai compté que trois "portraits au miroir" : la Comtesse d'Haussonville
, Madame de Senonnes et Madame Moitessier. Au-delà de la richesse des coloris et des parures - la Comtesse d'Haussonville est la plus sobre, la palme revient à Madame de Senonnes et ses treize bagues -, je me suis amusée à rechercher dans ces portraits les indices de l'empathie du peintre pour ses modèles.
Premier signe : Ingres entoure de fleurs ses "belles dames"; Madame Moitessier en est littéralement couverte, Madame de Senonnes se voit parée d'une collerette à fleurs de dentelle et d'un châle fleuri tandis que des bouquets s'épanouissent derrière la Comtesse d'Haussonville. L'analogie célèbre entre la femme et la fleur a rarement été aussi bien illustrée.
Plus significatif est l'emplacement de la signature de l'artiste. Dans les trois oeuvres, le nom d'Ingres ne figure pas à la surface de la toile, mais à l'intérieur de la représentation, dans l'univers du modèle. Tandis que Caroline Rivière n'était gratifiée que d'un "INGRES" en bas à droite de son portrait, nos trois dames voient le peintre faire irruption dans leur salon par le biais de sa signature. A défaut d'intimité réelle, Ingres s'immisce ainsi discrètement dans la vie du modèle.
Chez Madame d'Haussonville, la signature se trouve sur le bras du fauteuil, à gauche. "Je m'assiérais volontiers ici, pour converser avec vous ..." semble dire l'inscription ; chez Madame Moitessier, c'est sur la bordure du miroir, à droite, que le peintre écrit son nom, peut être une façon de louer la beauté de son modèle. Mais c'est chez Madame de Senonnes que l'emplacement de la signature est à la fois le plus visible et le plus curieux : Ingres signe sur l'un des billets glissés dans le grand miroir. Est-ce une invitation ? Un rendez-vous ? Un billet doux ? Seuls le peintre et son modèle pourraient répondre à cette question.
C.G.
Jean-Auguste Dominique INGRES
Madame Moitessier assise, 1844 - 1856, huile sur toile, 240 * 178 cm. Londres, The National Gallery.
La Comtesse d'Haussonville, 1845, huile sur toile, 131,8 * 92 cm. New York, the Frick Collection.
Madame de Senonnes, 1814, huile sur toile, 106 * 84 cm. Nantes, musée des Beaux-Arts.
14:45 Publié dans Au fil des artistes ... | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Ingres, portrait, Moitessier, Senonnes, peinture
Commentaires
Il me souvient d'avoir lu, à l'occasion de l'exposition "Ingres" organisée par le Louvre que l'artiste était loin d'être indifférent envers le sexe féminin. En témoignent ses odalisques nues et son "bain turc" (peint à plus de 80 ans). Alors pourquoi n'aurait il pas glissé des marques d'admiration pour certain(es) modèles.
Ecrit par : Louvre-passion | 27.10.2006
Je trouve la méthode d'Arasse est assez discutable, à plonger trop facilement dans la surinterprétation, à mettre dans les œuvres beaucoup de choses qui n'y sont pas. En ce sens c'est très contemporain.
Ecrit par : mt | 29.10.2006
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