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12.11.2006

Hogarth au Louvre

Portrait d'un honnête homme   medium_hog1.7.jpg

       Je ne connaissais de William Hogarth (1697-1764) que le célèbre portrait de ses domestiques (~1750-55), présenté à la fin de l'exposition que le Louvre consacre actuellement à l'artiste anglais - une première en France ! - . Cette toile, qui réunit six têtes en un espace réduit, reflète toute la singularité de l'oeuvre du britannique. Dans les visages plein d'humanité et de simplicité de ces hommes et femmes du peuple, on retrouve l'humanisme de leur maître, sa liberté de ton et, sur le plan pictural, son sens de la composition et de la couleur, sa capacité à renouveler un genre, le portrait, qui tendait à se figer.

     medium_hog2.5.jpgHogarth adapte les formes artistiques traditionnelles au bouillonnement de la société londonienne du XVIIIe siècle. La scène de genre devient ainsi conversation piece, reproduisant l'atmosphère urbaine des salons et des clubs où l'art du thé se mêle à celui de la conversation. Le portrait perd sa rigidité, l'homme y importe manifestement davantage que le statut. Lorsqu'il représente son ami Thomas Coram, bienfaiteur du nouvel Hôpital des Enfants Trouvés, Hogarth reprend certains poncifs du portrait d'apparat (draperie, colonne, table chargée de papiers ...) mais apporte à la figure de Coram, sans perruque, l'oeil vif, les joues rouges, un naturel qui contredit la mise en scène de l'ensemble.

Quant aux pendants, aux séries d'heures ou de saisons dont le XVIIIe siècle est friand, Hogarth en fait, non sans malice, les Four Times of the Day, description satirique, en quatre gravures, de l'agitation  londonienne, ou les très savoureux  Beer street et Gin Lane. medium_hog3.jpgLa rue du gin, hantée par une populace affamée, semble une antichambre de l'enfer ; un pendu se balance dans le grenier d'une maison qui s'effondre, une femme au rire sardonique laisse choir son enfant, un homme dispute un os à son chien, une enseigne prend la forme d'un cercueil. La rue de la bière, en revanche, dont les habitants ont su résister aux sirènes de l'alcoolisme pour se contenter d'une boisson toute britannique, semble un modèle d'harmonie sociale. Des femmes portant des paniers débordant de poissons discutent aimablement avec de joyeux buveurs de bière, des maisons en construction, à l'arrière-plan, témoignent de l'ardeur au travail de tout un quartier, tandis qu'un peintre, juché sur une échelle, s'applique à la réalisation d'une délicate enseigne.

Hogarth maîtrise parfaitement l'iconographie classique, et possède un sens aigu du symbole que l'on s'amuse à dénicher derrière les multiples détails dont il truffe ses gravures. La manière dont il utilise la figure du chien, tantôt signe de fidélité, tantôt animal de mauvais augure, mériterait une étude à elle seule ! Les animaux donnent lieu chez lui à bien des traits humoristiques : dans Evening medium_hog4.jpg, troisième volet de Four Times of the Day, la présence d'une vache derrière un homme au bras de sa femme donne ainsi des cornes au malheureux !

      Derrière l'humour, l'artiste poursuit un but essentiellement moral. Hogarth utilise la gravure pour diffuser son propos dans toutes les couches de la société, se protégeant même de la copie grâce à la première loi sur les droits d'auteur dont il est à l'origine. Pour montrer les méfaits de l'alcoolisme, de l'oisiveté, du vice, il invente un nouveau genre, le progress, essentiellement narratif, toujours drôle et instructif. Il s'agit, dans une série de gravures à "lire" de gauche à droite, d'inviter le spectateur à un parcours à la fois chronologique et moral. Industry and idleness retrace, en parallèle, les "itinéraires" de deux apprentis ; l'un, travailleur et vertueux, devient Lord Maire de Londres, tandis que l'autre, paresseux et débauché, finit sur le gibet. La carrière d'une prostituée (1732), La carrière d'un roué (1735), et surtout Marriage à la mode (1742 - 1743), qui dénonce les dérives morales d'un mariage arrangé, procèdent du même système narratif.

     Hogarth, qui compare lui-même ses toilesmedium_hog6.3.jpg à des scènes de théâtre, aurait pu être dramaturge : que ce soit au travers des conversation pieces, des progresses, des portraits ou d'autres formes picturales, il raconte toujours une histoire. Celle du Dernier enjeu  - Lady's Last Stake - (1759) est particulièrement savoureuse. Une jeune femme a passé la nuit (un croissant de lune est encore visible dans le ciel) à jouer aux cartes avec un jeune officier qui n'est pas son mari ; au matin, elle a tout perdu et n'a plus que sa vertu comme enjeu. Que va-t-elle faire ? Ses joues roses, son geste gracieux, son demi-sourire sont un modèle d'ambiguïté ...

    medium_hog7.2.jpgDéfenseur de la culture britannique, Hogarth fustige, toujours avec drôlerie, la mainmise franco-italienne sur le monde des arts. Il pose les fondations d'une véritable école picturale britannique, caractérisée par une liberté de ton et un sens du récit radicalement nouveaux. C'est peut être dans son rôle de théoricien des arts qu'il est le moins convaincant. Son amour de la ligne serpentine - line of beauty - , de la variété plutôt que de la symétrie, sa conviction que la beauté peut se trouver dans la modernité et pas seulement dans l'imitation des Anciens sont certes pertinentes. Mais la notion même de théorie se marie mal avec le naturel et la liberté de son oeuvre. A moins que cet aspect intellectuel de l'art de William Hogarth ne fasse définitivement de lui un artiste accompli, un véritable honnête homme du siècle des Lumières.

C.G.

William HOGARTH. Musée du Louvre, Paris Ier. Du 20 octobre 2006 au 8 janvier 2007.

Commentaires

et be quelle erudition !!! tout un travail de recherche tres interessant!

Ecrit par : aril | 13.11.2006

Chère C,
C'est un véritable plaisir de se laisser aller au fil de tes commentaires...
C'est particulièrement bien écrit et enrichissant.
Je trouve tes critiques fines et précises.
J'apprends beaucoup.
Je t'embrasse.
E

Ecrit par : Eléonore | 16.11.2006

Merci de m'avoir fait découvrir ton blog en laissant un petit mot sur le mien !! J'avoue que c'est la première fois que j'en trouve un qui raconte autre chose que: "moi ma vie mon oeuvre" à propos de futilités!!!

Documenté, beau et riche, superbe blog!! je le garde!!

Ecrit par : véronique | 16.11.2006

Quelqu'un connaît-il un site proposant les différentes oeuvres accompagnées d'un commentaire ?

Ecrit par : Aurélien | 20.11.2006

Bravo, c'est un beau billet, beaucoup plus convaincu que le mien. Mais je reste très sceptique sur la ligne de beauté

Ecrit par : Lunettes Rouges | 02.12.2006

Pourquoi personne n'a t-il remarqué que sous certains aspects Hogarth pouvait être comparé à Fragonard ?
Quant au blog fil de l'art, il est évident que la sensibilité féminine, présente à chaque phrase relègue bien du monde au rang de chirurgien-technicien de la critique artistique. Pim

Ecrit par : pim | 03.12.2006

Bonjour Pim,
Fragonard me semble moins moralisateur, plus léger - je n'ai pas dit superficiel ! -que son "collègue" anglais ; les deux sont de grands coloristes et portraitistes, mais ma science de Fragonard est limitée ... Vous ne voudriez-pas nous concocter un petit commentaire Hogarth / Fragonard ? Je suis sure que vous n'écrivez pas comme un "chirurgien-technicien" !

Caroline

Ecrit par : Caroline | 03.12.2006

Sans voix

Ecrit par : Chirurgienne dentistee | 03.12.2006

Merci pour votre post qui rend avec justesse l'impression que laisse ce peintre.

Je retiens, pour ma part de ce que j'ai vu et lu au cours de cette exposition, l'importance de l'observation dans la peinture de Hogarth et la représentation de sujets qui ne cherchent plus à imiter les anciens mais à observer la société de son époque. Tous les thèmes propres à la société anglaise du 18ème siècle sont traités : travail, amour, argent, mariage, prostitution, vie politique, rapports de classe. Sa peinture reproduite à des milliers d'exemplaires dans toutes l'Europe par le biais de la gravure remplit le même rôle que les sitcoms dans notre société actuelle.

Ce que j'aime dans ses "sujets moraux", c'est qu'ils ne tombent jamais dans le moralisme : les huguenots français, protestants rigoristes, sont peints sous des traits maladifs ; si le gin mène au crime et à la déchéance, la bière (qui est tout de même un peu plus alcoolisée que l'eau de la Tamise) rend gai, sociable, travailleur.

Enfin, Hogarth est sensible à l'injustice sociale, la pauvreté, la misère. La solution qu'il prône n'est pas collective ni révolutionnaire, mais individuelle et dans le travail (série de tableaux Industry et Idleness). Swift, son contemporain et inspirateur (cf. son autoportrait où Hogarth se représente accoudé sur trois livres, de Shakespeare, Swift et un certain Milton) lui a choisi la satire : ses domestiques sont des faignants, des ivrognes, des menteurs, des voleurs. J'ai le sentiment que l'une et l'autre oeuvre font contrepoint : à la morale un peu courte de Hogarth, répond l'humour noir de Swift dans ses "Instructions aux domestiques" ; au "no future" du satiriste répond l'espoir de s'extraire de sa petite condition par le travail du peintre.
PS : je vais laisser ce commentaire également sur le blog de lunettes rouges dont le post m'a laissé sur ma faim.

Ecrit par : HANS CASTORP | 03.12.2006

A réfléchir un peu, j'ai peut-être parlé un peu vite en essayant de rapprocher Hogarth de Fragonard, effectivement la liberté de ton les rapproche mais si Fragonard vante la liberté comme une vertu, Hogarth la traite comme un défaut, ils ont tous deux le point commun d'avoir été des peintres de la vie de tous les jours ce qui était bien rare à cette époque, notamment en France, très axée sur les plaisirs quasi-licencieux ( Boucher et autres) dès qu'il s'agissait de sortir du portrait convenu ou de la nature morte, superbe mais répétitive par essence. Le choix des oeuvres ici retenu est un peu austère voire carrément Janséniste sauf peut-être la scène d'intérieur où l'attitude vive des personnages me fait penser... au verrou de Fragonard.
Quant à aller plus loin dans mon "analyse", mes très modestes compétences ne me le permettent certainement pas. Pim

Ecrit par : pim | 03.12.2006

Il y a un autre point commun avec Fragonard, c'est la vitesse d'exécution de Hogarth, sa touche vive. Fragonard est un moraliste lui aussi, seulement il est Français, c'est une conception de la morale un peu différente.

Ecrit par : Lapinos | 05.12.2006

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