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25.11.2006

Le chapeau de Monet

Deux petits pans de ruban noir   

    Je connais bien Le Déjeuner de Monet, pourtant, chaque fois que je revois ce tableau au musée d'Orsay, mon regard hésite de la même façon.

Rappelons la scène. Nous sommes en début d’après-midi, une lumière vive baigne le jardin fleuri d’une maison bourgeoise. Le feuillage d’un arbre, au premier plan, crée des taches colorées sur le sol et sur la nappe blanche d’une table ronde, les enveloppant d’une pénombre bleutée. Le déjeuner est tout juste terminé : une serviette froissée, une cafetière en argent sur un plateau, deux tasses (à thé !), un verre de vin, un morceau de pain ou de brioche, un compotier de fruits et une rose sont encore sur la table. Un autre verre, une assiette de prunes et du pain sont posés sur une desserte en osier.

medium_monet.2.jpg

Les deux femmes qui viennent de partager ce repas ont laissé sur le banc un sac et une ombrelle pour se promener près de la maison, fuyant le plein soleil qui illumine le centre du jardin. Un enfant assis sur le sol joue dans la pénombre. D’ici peu, la table sera desservie et cette nature morte improvisée laissera toute la place à un paysage de jardin domestique.

Dans ce décor bleu-vert, ocre-orangé et blanc, quelque chose de noir , là haut dans l'arbre, tranche sur la douceur de la scène ... Je ne l'identifie jamais immédiatement, ce ruban qui entoure un chapeau de paille ; peut être est-ce à cause de l'angle un peu raide, peu naturel, formé par ses deux pans. Ou bien de son noir profond qui semble incongru dans une scène champêtre.

medium_monet2.2.jpgA qui appartient ce chapeau ? Que nous montre-t-il ? Son rôle le plus évident est d'ordre plastique. Parcourons le tableau : d'emblée, c'est la masse blanche de la table, au premier plan, qui attire le regard. Ensuite, les lattes du banc et la flèche de l’ombrelle dirigent l'oeil vers l’espace vide de la zone ensoleillée, puis vers l’ombre de la maison. Le point de fuite se situe devant la fenêtre, dans la masse ronde de l’arbuste à laquelle fait écho ... la courbe du chapeau tout en haut. Celui-ci, grâce à son ruban, s'improvise panneau indicateur : le pan gauche désigne la table, le droit montre le banc, tout invite le regard à redescendre vers la scène du déjeuner.

Les participants au repas ont pourtant déjà quitté la table, et personne ne semble avoir oublié son chapeau : ni Camille, la femme de Monet, dont la silhouette blanche se détache à l'arrière-plan, ni son invitée, vêtue de jaune. Quant à l'enfant qui joue à l'ombre (c'est Jean, le fils du peintre) , il est coiffé d'un genre de canotier.

Si notre chapeau n'appartient donc à personne - il est trop féminin pour être celui de l'artiste lui-même -, c'est qu'il est avant tout un emblème, un symbole. Celui des jours heureux, de la douceur de vivre dans ce jardin de la maison d'Argenteuil, où Monet passe quelques années de bonheur tranquille avec Jean et Camille.

medium_monet3.2.jpgL'année de réalisation du Déjeuner, 1873, est aussi celle d'Impression soleil levant, qui donnera, un an plus tard, son nom à l'impressionnisme. Les deux œuvres procèdent d’une même volonté de représenter l’incertain, le mouvant, de fixer les impressions fugitives du peintre face aux jeux de la lumière - sur l’eau dans Impression, soleil levant ; sur le sol, les objets et la végétation dans le Déjeuner - .

Mais au-delà même des variations lumineuses, tout dans le Déjeuner indique l'éphémère : le jeu de construction de l'enfant, à l'équilibre précaire, la table qui sera débarrassée dans un instant, les fruits dans le compotier, le camélia qui orne le chapeau. Malgré ce moment d'insouciance ensoleillée, le bonheur est fugitif. Prémonition ? Les pans noirs du ruban augurent les années difficiles qui suivront les instants heureux du jardin d'Argenteuil. Les impressionnistes seront raillés par la critique, les difficultés financières s'accumuleront et Monet devra quitter, pour une maison plus petite, ce qui deviendra un paradis perdu.

C.G.

Claude MONET (1840 - 1926) : Le Déjeuner, 1873. Huile sur toile, 162 * 203 cm. Paris, Musée d'Orsay

Commentaires

Quelle finesse de l'écriture dans la description de ce tableau ! On y appréhende la saveur d'un regard posé avec goût, intrigué par les maintes couleurs dont les touches éveillent la curiosité au travers d'un regard, où l'oeil est attiré par ce coin de nature au travers d'un tempérament. Divers objets ; divers personnages ; l'éphémère de ce temps qui passe et qui se cristallise dans un instant de mouvance, dans un instant de pinceau, dans une éternité de brise, où le mystère du chapeau est magnifique !

Néanmoins : êtes-vous certaine de la symbolique de ce chapeau ? Ne pouvons-nous pas voir dans le chapeau le symbole d'une appartenance à une société quelconque, professionnelle, ou encore familiale ? Le symbole d'une responsabilité (porter le chapeau, c'est avoir des responsabilités) : en l'occurrence - comme votre critique semble le montrer - ce chapeau n'appartient à personne. Mais si le chapeau n'appartient à personne ; mais si le chapeau inspire une certaine responsabilité...Peut-être n'est-ce pas le symbole de la responsabilité familiale - car le peintre porterait le chapeau dans ce cas - mais le symbole de la responsabilité artistique...

Ceci dit : il peut également représenter la tromperie féminine, à ce que j'ai pu lire...On se perd vite au pays des symboles.

Bien à vous.

R.D

Ecrit par : Régis D. | 27.11.2006

Pour la précision : camélia blanc symbolise une certaine beauté, la perfection constante, ce jardin magnifique, cette insouciance ensoleillée, dont les pans noirs du ruban - notons que le ruban peut faire office de "lien" entre l'artiste, l'art, l'amour, son jardin, sa femme, etc. - et le noir, oui ! ...Que dire du noir ? Excepté qu'il est l'antithèse du blanc, de cette fleur, qu'il représente le ventre de la terre, le souterrain, peut-être la fécondité - genèse d'une oeuvre ou d'un tableau ? - tout comme le deuil, renoncement à la vanité du monde - absence du peintre sur la toile ? - ou le présage, comme vous le signalez, de ce "lien" qui se brisera, futur deuil d'un agréable jardin qui deviendra ce paradis perdu.

Bien à vous.

R.D

Ecrit par : Régis D. | 27.11.2006

Bonjour, merci pour votre précieux commentaire. Effectivement, ce chapeau peut être un signe de responsabilité, je pencherais pour celle du peintre vis à vis de sa famille, bien que l'aspect féminin du couvre-chef m'intrigue. Le noir du ruban me semble d'autant plus chargé de signification que Monet prohibe habituellement cette couleur de ses oeuvres, les ombres impressionnistes sont bleus, violettes, mais jamais noires. C'est fou tout ce que l'on peut trouver dans un simple chapeau !

Ecrit par : Caroline | 27.11.2006

Très belle description. Monet n'en parlerait pas mieux!

Ecrit par : Philipe | 27.11.2006

ça c'est gentil !

Ecrit par : Caroline | 27.11.2006

Peut-être un chapeau oublié par la Beauté ...

Bonne continuation.

Ecrit par : Régis D. | 27.11.2006

Mon dernier commentaire n'a aucune pertinence mais je dois admettre que ce chapeau demeure un mystère.

Bien à vous.

Ecrit par : Régis D. | 27.11.2006

C'est dommage, en 1873 Sherlock Holmes est encore trop jeune pour résoudre cette énigme (il commence sa carrière en 1880).
Plus sérieusement à côté de ce petit mystère j'ai bien aimé le rendu du tableau dans cet article, une belle leçon d'écriture.

Ecrit par : Louvre-passion | 27.11.2006

J'ai honte, je n'avais jamais fait attention à ce chapeau.
Vous avez un vrai regard, bravo !

Ecrit par : Lunettes Rouges | 02.12.2006

Merci Lunettes Rouges ! J'ai dû trop lire Daniel Arasse, et je m'amuse toujours à chercher les détails curieux dans les tableaux ...

Ecrit par : Caroline | 03.12.2006

bonjour caroline suite à un clic malchanceux je tombe sur ton blog intéressant (a suivre)

pour ce qui est de l'impressionnisme ma chère caroline ne pas oublier de prendre en compte 2 éléments qui ont fait réagir le courant picturale:
- 1 les chemins de fer et les parisiens qui découvrent les petits bateaux qui flottent sur l'eau
et en
-2 un nouveau médium technique re-volutionnaire la Photographie (plus vrai que vrai) donc progrès technique-création-réaction des peintres :)

a bientot de te lire

Capt

Ecrit par : captainwhat | 12.12.2006

Effectivement, le Déjeûner de Monet doit aussi à la photographie, avec son cadrage serré, qui coupe le premier plan. Quant aux chemins de fer et aux bateaux, ils sont bien sûr présents à Argenteuil, avec le "pont du chemin de fer à Argenteuil" (1873) et surtout les célèbres Régates (1872), l'un des tableaux les plus lumineux de Monet. Décidément, Argenteuil a en quelque sorte cristallisé beaucoup des thèmes chers aux impressionnistes ...

Ecrit par : Caroline | 12.12.2006

Je vois Caroline que vous avez à peu près la même sensibilité picturale que la mienne. Je vous recommande aussi "Un bar aux folies bergères" de Edouard Manet.

Ecrit par : Cadichon | 13.12.2006

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