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05.12.2006
Maurice Denis, peintre chrétien
La foi d'un nabi
Deux des plus grands mystères catholiques dominent les oeuvres religieuses de Maurice Denis : l'Annonciation et la Résurrection.
L'Annonciation, comme promesse de famille et de maternité, renvoie directement, chez Denis, à la figure de Marthe, sa femme, sa muse, qu'il ne cesse de représenter. Avec l'annonce de l'Incarnation, le divin se fait humain et c'est sans doute ce qui touche particulièrement "le nabi aux belles icônes". Son art n'est-il pas une forme d'incarnation de sa foi ? Il cherche à témoigner de l'actualité du message évangélique en replaçant des scènes bibliques dans le contexte de son époque. Mystère catholique, une Annonciation de 1889, est ainsi figurée dans un cadre moderne. L'ange Gabriel y est remplacé par un diacre discrètement auréolé qu'accompagnent deux enfants.
Les oeuvres consacrées à la Résurrection sont tout autres : le mystère de la foi, la transcendance sont traduites par une sobriété, une simplification extrêmes. Ce sont les femmes, premiers témoins du tombeau vide, que montre Denis. Les silhouettes blanches, irréelles, de Procession pascale sous les arbres (1892) semblent glisser sur le sol, effleurant les arabesques bleues des ombres végétales. Pleureuses en noir et orantes en blanc animent Mystère de Pâques (1891), tandis que la Marie-Madeleine du Noli me tangere au ruisseau bleu (~1892) ne nous est visible que par son dos blanc-bleuté. A quoi bon s'appesantir sur des vêtements, sur des visages, l'essentiel est ailleurs, dans le mystère pascal, semble nous dire l'artiste.
L'oeuvre de Maurice Denis ne se réduit certes pas à ses tableaux ou décors religieux. Sa foi et son art sont cependant indissociables, n'en déplaise à certains critiques d'art, parfois gênés par les professions de foi répétées de l'artiste. "Oui, il faut que je sois un peintre chrétien" écrit-il dès l'adolescence. Il n'en démordra jamais. Comme Gauguin, chez qui le syncrétisme remplace le catholicisme, son oeuvre tout entier renvoie à la notion de sacré.
La nature vue par Denis est une réalisation divine, avec des arbres comme des piliers de cathédrale, des jardins clos où la bien-aimée attend l'amour, des édens méditerranéens - même si c'est la Bretagne qui sert de modèle -. "L'Art est la sanctification de la nature", écrit le peintre.
Nabi dans sa jeunesse, plus classique après ses voyages en Italie, Denis restera toujours fidèle au symbolisme, à sa volonté de synthétiser, de traduire une émotion par la forme et la couleur, même si ses moyens picturaux évoluent. Dans les années 1890, ses oeuvres sont marquées par l'audace des aplats de couleur pure, l'absence de perspective, le cloisonnisme, l'arabesque décorative. Taches de soleil sur la terrasse (1890) pourrait être le pendant du fameux Talisman réalisé deux ans plus tôt par Sérusier sous la "dictée" de Gauguin. L'Echelle dans le feuillage (1892) - serait-ce une échelle de Jacob ? - renvoie aux arabesques de l'Art Nouveau et utilise un procédé qu'affectionne Denis : la représentation multiple d'une même figure. Le cadre est décoré par Marthe.![]()
Après son voyage à Rome de 1898, il revient au modelé et à des teintes plus douces. C'est la période des "Plages" - il achète en 1908 la villa Silencio à Perros-Guirec - et des grands ensembles décoratifs : une Histoire de Psyché (1908-1909)
pour le salon d'un hôtel particulier moscovite - exceptionnellement présentée à l'exposition du musée d'Orsay - , des décors pour des théâtres ou des églises. On lui a reproché ses "bondieuseries", qui s'opposeraient à l'audace nabi de sa jeunesse. Il est pourtant bien loin, l'art saint-sulpicien cher au XIXe siècle ! Denis déteste autant le naturalisme que l'académisme. Toute sa vie, il reste aussi fidèle à l'esprit des nabis qu'à sa foi catholique. Comment taxer de réactionnaire celui qui ne craint pas de travailler avec des architectes modernes, tel Auguste Perret, et qui, à contre-courant du goût ambiant pour les dorures néo-gothiques, promeut le renouveau de l'art religieux, avec la création des Ateliers d'Art sacré en 1919 ?
La dernière oeuvre de Maurice Denis est un émouvant petit format, profondément nabi, dominé par les aplats jaunes et verts de la montagne couverte de végétation.
Elle peut être vue comme un simple paysage ou comme une invitation à la méditation, à la prière, puisque les toits gris clair sur lesquels plonge le regard sont ceux de la Chartreuse du Reposoir, vue des sommets (1943). Cette ultime merveille, issue d'une collection privée, confirme ce que l'on pressent tout au long de l'exposition du musée d'Orsay : la distinction entre sacré et profane est finalement bien peu pertinente pour "le nabi aux belles icônes".
C.G.
Maurice Denis. Musée d'Orsay, Paris VIIe. Du 31 octobre 2006 au 21 janvier 2007.
22:30 Publié dans Au fil des expos ... | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : Maurice Denis, peinture, Musée d'Orsay, nabis, symbolisme
Commentaires
Le sacré et le profane ne se mélange-t-il pas chez tous les peintres ?
Pour ma part je trouve que Maurice Denis est un peintre bien peu viril. Son dessin manque beaucoup d'audace, la publication récente de ses croquis permet de s'en rendre compte. Il essaie de compenser ce manque par des compositions qui le sont un peu plus, en appuyant les contours également, mais ce ne sont que des artifices, cela ne donne pas une force de suggestion suffisante. Gauguin que je n'apprécie pas non plus est quand même un peu plus robuste, ordonné. Denis traduit ses émotions par des couleurs, et elles sont souvent pâles, rose pâle, même.
En revanche comme théoricien de l'art, Maurice Denis est plus intéressant.
Je vous fais part d'un questionnement que vous effleurez, qui agite Baudelaire et concerne Denis. Baudelaire se demande s'il est toujours possible pour les peintres lorsqu'ils font des scènes bibliques (lequel n'en a pas fait ?), s'il est toujours possible de peindre le sujet en costumes contemporains, en architecture contemporaine - comme les enlumineurs, Rembrandt, etc. ? Il en doute. Il doute que la forme des vêtements contemporains soit pittoresque.
Là où je veux en venir, c'est qu'il n'y a presque jamais de drapés chez les Nabis, et que le drapé est un élément essentiel dans l'art occidental (et la sculpture). Denis est pour moi la preuve vivante qu'on peut avoir des idées sérieuses et claires sur la peinture sans pouvoir forcément les mettre en œuvre.
Ecrit par : Lapinos | 06.12.2006
Bonjour Lapinos,
L'exemple le plus simple qui me vient à l'esprit de scène biblique en vêtements "contemporains" est celui des crèches. Les artisans de chaque région, de chaque pays, ont adapté la Nativité à leur propre tradition vestimentaire, et il me semble que le message de Noël se trouve renforcé par cet effet de proximité dans l'espace et dans le temps. C'est je crois ce que cherchais Maurice Denis en transposant à son époque des scènes du Nouveau Testament.
Je passe du coq à l'âne. Votre éclairage sur les vêtements et drapés dans l'art occidental me donne une idée : je me lance dans un "parcours subjectif en dix couvre-chef à travers l'histoire de la peinture". Je me suis bien amusée avec le chapeau du Déjeuner de Monet, je vais remonter le temps et m'attaquer à l'homme au turban rouge de Van Eyck ! Je pars à l'aventure ...
Ecrit par : Caroline | 07.12.2006
Bonjour Caroline,
Merci pour la visite sur mon blog !
A mon tour, ce découvre ce nouveau blog très beau.
Bon dimanche et à bientôt,
Christian
Ecrit par : christian | 09.12.2006
Je sors de la lecture de cet article fort bien documenté en me disant que j'ai appris quelque chose, merci Caroline. A propos de ce peintre qui s'affichait chrétien j'ai relu que le terme "nabi" désigne aussi un prophète Hébreu, par contre je ne sais pas si les nabis faisaient référence à cette notion de prophète.
Ecrit par : Louvre-passion | 09.12.2006
Bonjour Louvre-Passion,
le terme de "nabi" n'a effectivement pas été choisi au hasard. Denis, Sérusier, Bonnard, Vuillard et leurs amis se voyaient comme les prophètes d'une nouvelle forme d'art, refusant l'imitation de la nature pour chercher l'expression de l'idée par la couleur et la forme. "Se rappeler qu'un tableau - avant d'être un cheval de bataille, une femme nue, ou une quelconque anecdote - est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées." écrivit Denis, principal théoricien du "mouvement".
Ecrit par : Caroline | 09.12.2006
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