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12.12.2006
L'homme au turban rouge (Jan Van Eyck, 1433)
Parcours subjectif en dix couvre-chefs à travers l'histoire de la peinture (1)
Il faudrait pouvoir découvrir le tableau de bas en haut ; d'abord, l'obscurité, l'indistinct, l'inconnu ...

Puis, surgissant de l'ombre, le visage d'un homme, éclairé par la gauche, invite à revenir sur la masse sombre qui nous semblait uniforme ; en scrutant les ténèbres qui occupent le tiers inférieur de l'oeuvre, on distingue avec peine les lignes d'un vêtement orné d'un col de fourrure.
L'homme, vu de trois-quart gauche - comme dans tous les portraits de Van Eyck - , nous regarde, impassible. Il n'est plus tout jeune, un réseau de rides entoure ses yeux et marque son front. Avec ses lèvres minces, son nez aquilin, son oeil perçant, il renvoie une image de sérieux, voire d'austérité.

Pour coiffer ce visage sévère, on s'attendrait à un sobre bonnet, à un couvre-chef d'une neutralité de bon ton. Pas du tout ! C'est un extraordinaire turban rouge vermillon qui vient envahir la partie supérieure de la toile, occupant à lui seul plus de surface que le visage du modèle.

Avec ses plis et ses replis, ses courbes et ses noeuds, ses ombres et ses nuances, ce couvre-chef exubérant, presque excentrique, est à lui seul un morceau de virtuosité picturale.
La représentation illusionniste de son agencement compliqué est rendue possible par les propriétés nouvelles de la peinture à l'huile, dont Van Eyck est parmi les premiers à exploiter toutes les richesses. En liant les pigments non plus avec de l'oeuf, comme dans la tempera, mais avec de l'huile de lin ou de noix, il obtient une matière au séchage plus lent, qui facilite le fondu des couleurs, et dont la texture fluide permet le rendu minutieux des détails. Les teintes éclatantes, qui rappellent l'émail, résultent de la superposition de glacis transparents.
D'autres couvre-chefs vermillon, également réalisés à l'huile, sont contemporains de notre turban ; celui du Portrait d'un homme avec couvre-chef rouge (~1430-35)
de Robert Campin, ou l'étrange coiffe du Portrait de Giovanni Arnolfini (~1435) de Van Eyck. Dans ces deux oeuvres, le couvre-chef vient avant tout souligner la personnalité du modèle, dont le prestige ou du moins la richesse - le pigment rouge, qu'il s'agisse de vermillon ou de laque, est particulièrement coûteux - sont suggérés par la couleur.![]()
Le lien entre le modèle et son couvre-chef est plus subtil, plus complexe aussi, chez l'Homme au turban rouge. L'expressivité du turban, son exubérance contrastent avec l'apparent stoïcisme de son propriétaire. Par une curieuse perméabilité, l'homme semble avoir transmis au turban ses émotions, son expression, pour ne conserver sur son propre visage qu'un masque parfaitement impénétrable, mais dont les traits sont rendus avec un souci extrême du détail : rides, poils de barbe au menton, petit vaisseau sanguin de l'oeil gauche, rien n'échappe à la représentation.

Quel est donc cet homme mystérieux, à la fois si réel et si lointain ? De nombreux historiens voient dans l'Homme au turban rouge un autoportrait de Van Eyck, dont ce couvre-chef inhabituel serait la marque.
L'image d'un homme ainsi coiffé, accompagné d'un personnage à turban bleu, apparaît aussi dans le célèbre miroir convexe du Portrait des époux Arnolfini, qui révèle le "hors-champ" de la scène. Il s'agirait du peintre observant ses modèles.
Que Van Eyck soit ou non l'homme au turban rouge, ce couvre-chef rendu presque vivant par la magie des pinceaux constitue un emblème de son art et de sa maîtrise. Plutôt que de rechercher la traduction d'une émotion particulière qui serait propre à l'individu dont il réalise le portrait - sans doute lui-même - , l'artiste affirme ici le pouvoir de la peinture à rendre compte du réel. 
En mettant l'accent sur le turban, Van Eyck insiste aussi sur l'aspect cérébral de son oeuvre. C'est là un des enjeux majeurs de la peinture qui, à la sortie du Moyen Age, se veut désormais art, fruit de l'intellect de son auteur, plutôt qu'artisanat. Le peintre s'affirme comme individu, sa signature très précise vient orner le cadre du tableau : en haut, sa devise "Als ich can" - "du mieux que je peux" -, en bas, l'inscription "JOH(ANN)ES DE EYCK ME FECIT ANO MCCCC33 21 OCTOBRE".

Rarement oeuvre aura été aussi précisément datée : 21 octobre 1433, il y a 573 ans ! "Vous voyez, semble dire l'Homme au turban en nous regardant, les siècles ont passé, mais l'art de Van Eyck demeure !".
C.G.
Jan VAN EYCK : L'Homme au turban rouge, 1433.
Huile sur bois, 33,3 * 25,8 cm. National Gallery, Londres.
Robert CAMPIN : Portrait d'homme avec un couvre-chef rouge, ~1430-1435.
Huile sur bois, 40,7 * 28 cm. National Gallery, Londres.
Jan VAN EYCK : Portrait de Giovanni Arnolfini, ~1435.
Huile sur bois, 29 * 20 cm. Gemäldegalerie, Berlin.
Jan VAN EYCK : Portrait des époux Arnolfini, 1434.
Huile sur bois, 81,8 * 59,7 cm. National Gallery, Londres.
Photos : www.commons.wikimedia.org
14:40 Publié dans Parcours subjectif en dix couvre-chefs | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : Van Eyck, Campin, peinture, portrait
Commentaires
Bravo! J'ai lu avec un grand interêt votre article, et je suis vraiment admirative devant votre blog. J'attends avec impatience les neuf couvre-chefs suivants (y aura-t-il un mexicain parmi eux? peut-être celui d'Emiliano Zapata, aux côtés de son cheval blanc, sur la superbe fresque de Diego Rivera à Cuernavaca?)
Ecrit par : Cuauhtli | 12.12.2006
Bonjour, merci pour vos encouragements. Je pars à l'aventure avec mes couvre-chefs, sans plan prédéterminé ; je pense seulement qu'il y aura, en bout de parcours, le chapeau melon de Magritte, mais je vais aller voir, comme vous me le conseillez, du côté du Mexique ...
A bientôt !
Ecrit par : Caroline | 12.12.2006
Je me suis trompée à propos de la fresque de Diego Rivera: en fait, Zapata n'y porte pas son légendaire chapeau (aleas de la mémoire!). En revanche, ce couvre-chef apparait dans d'autres oeuvres du même artiste, et aussi d'autres peintres ou dessinateurs mexicains du passé et du présent (notamment D. A. Siqueiros et G. Posada).
Ecrit par : Cuauhtli | 14.12.2006
Très belle description qui nous tient en haleine. c'est une très bonne idée cette thématique des couvre-chefs et je crois que nous allons tous guetter tes prochains billets avec impatience.
Ecrit par : Lyliana | 14.12.2006
Je découvre votre blog par celui de fromageplus, et je suis heureux de ma découverte ! J'allais vous souhaiter la bienvenue dans le monde enchanté des blogs, mais je vois que vous êtes là depuis 4 mois déjà ! (bienvenue quand même)
Ecrit par : Ludovic | 15.12.2006
Si je me souviens bien la coiffure représentée n'est pas un turban mais une variante du chaperon médiéval dont l'extrémité était souvent nouée ainsi pour coiffer les bourgeois et les notables. En tous cas félicitations pour cette analyse.
Ecrit par : Louvre-passion | 16.12.2006
Il s'agit effectivement d'un chaperon "façonné", c'est-à-dire noué en turban. A la fin du Moyen Age, noblesse et bourgeoisie rivalisaient d'imagination pour nouer de manière élégante les pans de leur chaperon. Viollet le Duc écrit à ce propos :
"Le chaperon, petite chape à capuchon à l'origine, avait fini par devenir bonnet ou turban à volonté".
Ecrit par : Caroline | 16.12.2006
voilà comme j'aime aborder l'art, moi qui suis plus que novice ! tu m'as fait découvrir cette oeuvre sur laquelle je ne me serais pas attardé !
vivement la prochaine :)
Ecrit par : sav | 18.12.2006
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