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19.12.2006

Quelques auréoles florentines (XVe siècle)

Parcours subjectif en dix couvre-chefs à travers l'histoire de la peinture (2)

     L'auréole a-t-elle sa place dans notre parcours, autrement dit, peut-elle être considérée comme "le couvre-chef du Christ, des anges et des saints" ? Pour les artistes de la première Renaissance italienne, la question n'est pas si loufoque ...

       Au moment où Van Eyck, en Flandres, peint l'Homme au turban rouge, Fra Angelico, dans son couvent de Fiesole, réalise le retable du Couronnement de la Vierge. Une multitude de saints s'y presse autour d'un monumental perron en haut duquel le Christ, sur son trône, couronne sa mère agenouillée.

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Chaque personnage est individualisé, les traits, les vêtements, les coiffures sont aussi variés que les attitudes : les uns sont vus de profil, les autres de dos ou de face, certains se retournent, parlent à leur voisin, regardent vers l'extérieur. A cette extraordinaire diversité des positions, qui marque une rupture avec le gothique international, répond curieusement une forme unique d'auréole : un disque parfait, couvert d'or, qui ne s'adapte en aucune manière à la tête qu'il couronne.medium_aureole_fra_angelico_2.jpg

Comment donc les personnages du premier plan à gauche peuvent-ils apercevoir la Vierge alors que le champ de vision de la plupart d'entre eux est obturé par le disque de leur auréole ? Personne ne semble pourtant gêné ...

Et pour cause ! Si la position de l'auréole est totalement indépendante de celle du saint qu'elle glorifie, c'est parce que les deux ne s'inscrivent pas dans la même dimension. Ces disques dorés, si visibles pour le spectateur, ne le sont pas pour les saints de notre retable. Leurs auréoles sont immatérielles, en dehors du temps, de l'espace et donc de la perspective : la sainteté qu'elles symbolisent est bien au-delà des contraintes optiques et géométriques du monde terrestre !

     Une trentaine d'années après Fra Angelico, Piero della Francesca, toujours à Florence, adopte un parti radicalement différent dans le Polyptyque de Saint Antoine (~1465 - 1470). Le sommet du volet principal de l'oeuvre est occupé par une Annonciation, sa partie centrale par une Vierge à l'enfant entourée de saint Antoine, saint Jean-Baptiste, saint François et sainte Elisabeth.

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L'auréole n'est plus représentée comme un disque, mais prend une forme d'ellipse pour s'adapter à la position de chacune des têtes. C'est un couvre-chef doré, clairement intégré dans l'espace ; il respecte donc les lois nouvelles de la perspective, dont le décor de l'Annonciation, dans la partie supérieure, offre une illustration magistrale. medium_aureoles_della_francesca_2.jpg

L'auréole est à ce point matérielle que le sommet de la tête s'y reflète ! On y voit la tonsure de saint Antoine, la chevelure de saint Jean-Baptiste ou la tresse de la Vierge. Son inscription dans la réalité terrestre, dans le monde de la géométrie, manifeste une forme de "laïcisation" ou du moins d'humanisation des saints. Avec Piero della Francesca, tout devient ordonné et mesurable : ce n'est pas un hasard si le peintre est également brillant mathématicien.medium_botticelli2a.3.jpg

     Chez Botticelli, en revanche, l'auréole est souvent légère, éthérée et ne respecte pas les lois de la perspective. L'auréole de la Madone au pavillon (~1493), laisse voir, par transparence, les arbres d'un paysage toscan ; celle de la Madone au livre (1483) est constituée de précieuses arabesques dorées, dont la finesse rappelle celle des enluminures médiévales. La sainteté passe ici par le détachement du monde sensible, cher aux néoplatoniciens : seule une auréole diaphane peut en constituer la traduction plastique.medium_botticelli1a.jpg

   Durant la première Renaissance florentine, les artistes semblent ainsi hésiter entre traiter l'auréole comme un couvre-chef opaque, qui s'inscrit dans l'espace humain et les lois de la perspective (Piero della Francesca) ou lui donner un caractère totalement immatériel par sa transparence et son aspect de cercle parfait (Botticelli).

C'est peut être Domenico Ghirlandaio, contemporain de Botticelli, qui use avec le plus de finesse de ce langage des auréoles.

En 1480, il peint dans l'église d'Ognissanti, à Florence, une fresque représentant Saint Jérôme étudiant, selon une iconographie largement répandue. Dans son cabinet de travail encombré d'objets et de livres, le futur docteur de l'Eglise, penché sur son pupitre dans la position typique du mélancolique, peine à traduire la Bible.medium_aureole_ghirlandaio.3.jpg  Juste au-dessus de son crâne chauve, une ellipse quasi-transparente, faite de légers fils dorés, dessine une auréole aussi discrète que traditionnelle.

Regardons à présent le rayonnage derrière saint Jérôme. Trois pompons rouges pendent de l'étagère, tranchant sur le vert de la tenture. Ils appartiennent au chapeau de cardinal dont la tradition gratifie le saint, même si ce titre n'existait pas à son époque. Au-dessus des passementeries, le plat du couvre-chef, dépassant du rayonnage,  forme ... une auréole ; difficile d'imaginer que celle-ci soit fortuite, dans une oeuvre où chaque objet a valeur de symbole.

Cette auréole hors du commun, si matérielle, pourrait même lui tomber sur la tête. medium_aureole_ghirlandaio_4.3.jpgEst-ce pour signifier le poids de la sainteté chez cet homme connu pour son caractère entier et belliqueux ? Ou la lourdeur de la charge de celui qui consacra, raconte la Légende dorée, quarante cinq ans et six mois à la traduction latine de la Bible ?

C'est surtout par la coexistence des deux auréoles que Ghirlandaio cherche à nous en dire davantage.  Celle qui touche la tête du saint est diaphane, presque invisible ; celle qui voisine, sur l'étagère, avec les livres et les manuscrits, est lourde, imposante. Le message est clair : aux yeux de Ghirlandaio, Jérôme devrait sa sainteté moins à ses mérites personnels - il est réputé colérique et passionné - qu'à son considérable travail d'étude et de traduction des Saintes Ecritures. Comme quoi de simples auréoles peuvent s'avérer très bavardes ...

C.G.

Fra ANGELICO : Le Couronnement de la Vierge, ~1434.

     Retable, tempera sur bois, 209 * 206 cm. Paris, Musée du Louvre.

Piero della FRANCESCA : Polyptyque de saint Antoine, ~1470.

     Tempera sur bois. Pérouse, Galleria Nazionale dell'Umbria.

Sandro BOTTICELLI : La Madone au pavillon, ~1493.

     Tempera sur bois, diamètre 65 cm. Milan, Pinacoteca Ambrosiana.

Sandro BOTTICELLI : La Madone au livre, 1483.

     Tempera sur bois, 58 * 39,5 cm. Milan, Museo Poldi Pezzoli.

Domenico GHIRLANDAIO : Saint Jérôme étudiant, 1480

     Fresque, 184 * 119 cm. Florence, église d'Ognissanti.

Photos : www.commons.wikimedia.org et www.wga.hu (Botticelli)

Commentaires

la perspective comme forme symbolique de ... ;)

bon article

Ecrit par : captainwhat | 19.12.2006

blog abagadon.

Ecrit par : capt2 | 19.12.2006

Bravo Caroline, et merci. Votre regard m'émerveille!

Quels seront les huit autres couvre-chefs? Voilà un suspense passionnant!

Ecrit par : Cuauhtli | 19.12.2006

Bonsoir ! Je n'ai pour l'instant aucune idée du prochain couvre-chef, si ce n'est qu'il concernera le XVIe siècle. Je vais feuilleter des livres, surfer sur des sites de musées jusqu'à trouver l'inspiration... J'ai envie d'aller voir du côté de l'Europe du Nord. Holbein? Dürer ? Bruegel ?

Ecrit par : Caroline | 19.12.2006

A l'époque que vous évoquez, les anges oublient souvent leur auréole, forts sans doute de leur statut de plus que bienheureux ou, parfois, la choisissent différente de celles des humains en la préfèrant ceinte sur le côté, ou ..

Qu'ils vous chantent un Noël joyeux !

Ecrit par : Ch | 19.12.2006

On m'a raconté une légende à propos de l'origine graphique de l'auréole : pour abriter les saintes statues des outrages des oiseaux et de toutes les rigueurs du climat, on aurait pris l'habitude de leur poser une sorte d'assiette au dessus de la tête. L'effet prit un tour inattendu, on y vit une belle façon de figurer la rayonnante aura du bonhomme ou de la bonnefemme ci-dessous. Le cliché du saint auréolé était né...

Origine bien prosaïque s'il en est, mais dont j'ignore le degré de véracité... Personnellement, j'ai un peu de mal à y croire, mais quelqu'un aurait-il une meilleure science du sujet ?

Ecrit par : fromageplus | 20.12.2006

c'est sûr qu'a cette époque, pour faire comprendre au peuple ( entendons par là ceux qui n'étaient pas instruits ) que telle personne était un saint, il fallait un moyen simple ! :-)

Ecrit par : sav | 20.12.2006

Très bon article, original et esthétique.
Juste une petite remarque : Saint Jérome est considéré comme un Saint à part entière, c'est à dire qu'il a pratiqué de manière héroïque les vertus.
Son trait de caractère bien connu (la colère) ne l'a pas empèché de devenir Saint : c'est une passion (donc ni bonne ni mauvaise en soi) qu'il a réussi a dominé tant bien que mal. En aucun cas un trait de caractère inné ne peut être méritoire ni déméritoire.
La preuve de la maîtrise de ses fonctions supérieures (intelligence et volonté, tournés vers Dieu) sur ses passion, est son oeuvre magnifique : la Vulgate, qui reste LA traduction de la Bible de référence de la religion catholique.

Merci pour ces beaux articles.

Ecrit par : Vincent | 22.12.2006

Bonjour Vincent,
merci pour vos précisions ; loin de moi l'idée de présenter Saint Jérôme, Père et Docteur de l'Eglise, comme un saint "au rabais". Certains éléments de la fresque de Ghirlandaio - les deux auréoles, la posture mélancolique, les traits du saint - me laissent seulement penser que Ghirlandaio avait plus d'admiration pour l'oeuvre que pour l'homme. Je concède que mon avant-dernière phrase est un peu péremptoire - je me suis d'ailleurs fait la remarque en l'écrivant - et vais chercher une formule plus modérée ...

Ecrit par : Caroline | 22.12.2006

Bonjour et bonne année, il n'est pas encore trop tard pour vous envoyer mes voeux.
J'aime bien votre site, il s'en dégage une certaine tranquillité et presque félicité.
Il va sans dire qu'aucune époque de l'Art ne pourrait me laisser indiffèrent. Le 15ème siècle est particulièrement "attachant" et "puissant" aussi.
Je suis un visiteur envoyé par ricochet depuis LR,
Amicalement votre,
TK

Ecrit par : Thierry Kron Traube | 09.01.2007

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