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03.01.2007

La mitre de William Warham (Hans Holbein le Jeune, 1527)

Parcours subjectif en dix couvre-chefs à travers l'histoire de la peinture (3)

     L'étude préparatoire de Holbein montre seulement le visage d'un vieil homme, marqué par la tristesse et le désarroi.

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Dans le portrait final, la gravité et une lassitude curieusement empreinte de détermination l'emportent sur les sentiments initiaux.

medium_holbeinvisagewarham.4.jpg

     Est-ce de la mitre et du crucifix qui l'encadrent, à l'arrière-plan, que le personnage tire une force nouvelle ?

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Nous sommes en présence de William Warham, archevêque de Canterbury. Celui-ci est représenté de face, à mi-corps, en légère contre-plongée. Coiffé d'un sobre bonnet noir, il est vêtu d'un surpli blanc aux poignets de fourrure et d'une étole assortie. Sa machoire et ses lèvres sont serrées, ses doigts crispés sur un coussin, la tension est presque palpable.

Warham a des raisons d'être préoccupé... Regardons le cartouche en haut à droite, qui semble punaisé à la surface de la toile : au centre,medium_holbein_cartouche.4.jpg les chiffres romains indiquent 1527 -"MDXXVIJ"-, année funeste s'il en est pour l'Eglise catholique ! La Réforme s'étend en Allemagne et en Suisse, la ville de Rome est mise à sac par les soldats de Charles Quint puis ravagée par la peste, tandis que les tensions s'accroissent entre Henri VIII et le Pape dans une Angleterre bientôt schismatique. Contre les difficultés de son temps, Warham n'a que la force de sa foi - le crucifix - et de son Eglise - la mitre- .

A la gravité de l'époque répond l'aspect pesant du décor. Une lourde tenture ferme l'arrière-plan, le cadrage est serré, l'air ne circule pas. Tous les éléments de l'oeuvre sont intimement liés et s'organisent autour des deux diagonales : celle de la foi chrétienne, qui va de la croix au livre, et celle de la fonction ecclésiastique, reliant la mitre à la main droite - la main qui bénit - .  medium_holbein_mitre.jpg

Revenons sur cette mitre splendide, derrière l'épaule gauche de Warham. Elle est ornée d'une double ganse de perles et de broderies d'or, dont les reflets sont rendus avec le soin d'un maître flamand. Rubis et émeraudes, eux-mêmes sertis d'or et de nacre, alternent entre les rangées de perles. Au centre, une énorme pierre précieuse est entourée d'un motif floral. L'ensemble est surmonté d'une croix d'or et doublé de velours rouge.

L'ornement dont Holbein détaille la richesse avec tant de minutie - il emploie même pour cela de l'or véritable ! - renvoie aux fastes de l'Eglise et, en second lieu, aux représentations religieuses que rejettent les extrémistes calvinistes. Ceux-là même qui ont poussé le peintre, pourtant favorable aux idées de Luther, à quitter Bâle pour Londres. "Ici les arts ont froid" écrit Erasme à son ami Thomas More tandis que brûlent les premiers bûchers d'oeuvres d'art religieux. Par le soin extrême qu'il apporte aux détails de la mitre, Holbein défend la liberté du peintre, le pouvoir de la représentation, face aux iconoclastes réformés. Cette mitre est avant tout une peinture, un témoignage du génie de l'artiste.

Vu de côté, elle ressemble à un gros poisson - symbole chrétien par excellence - , dont l'oeil serait la pierrerie centrale et la gueule ouverte l'intérieur de velours rouge. La position de Warham entre le cartouche INRI - Jésus de Nazareth, Roi des Juifs -  surmontant le crucifix et le poisson IXTUS - Jésus Christ, Fils de Dieu Sauveur - prend alors tout son sens. Que la chose soit voulue ou non par Holbein, l'idée de cette mitre-poisson s'accorde avec la mission de l'archevêque pêcheur d'âmes.  On peut donc bien imaginer que celui qui cachera tant de symboles, six ans plus tard, dans les Ambassadeurs, ait dissimulé un poisson dans une mitre ...

medium_holbein_vaneyck.3.jpg    Warham ne porte pas ce fastueux et symbolique couvre-chef, mais un simple bonnet noir, qui met en valeur son expression et sa personnalité. C'est l'homme qui est représenté ici, plus que l'archevêque, même si, comme le suggère la composition de l'oeuvre, sa foi et sa fonction sont indissociables de sa personne. Bien que la mitre de Holbein soit aussi somptueuse que celles des frères Van Eyck pour le Polyptyque de l'Agneau mystique, Warham n'a rien de commun avec les évêques du Polyptyque, empêtrés dans des ornements dont on a l'impression d'entendre le cliquetis !

 medium_holbein_erasme.4.jpgL'archevêque de Canterbury semble plus proche de son ami Erasme, auquel il offrit le portrait dont nous admirons ici une copie autographe. Ce cadeau intervint lui-même en remerciement d'un portrait d'Erasme par Holbein, offert trois ans plus tôt par l'écrivain humaniste à son ami archevêque. Les similitudes entre les deux oeuvres - position du modèle, élévation spirituelle suggérée par les lignes verticales, ... - ne sont donc pas fortuites et renvoient aux affinités intellectuelles et amicales qui existent entre les deux hommes. 

     Mais alors qu'il n'y a pratiquement pas d'ombres portées dans le portrait d'Erasme, celles-ci ont envahi l'arrière-plan du portrait de Warham, comme si, en l'espace des quelques années qui séparent les deux oeuvres, l'horizon s'était considérablement obscurci.medium_holbeinombres.3.jpg

Sur la tenture verte du fond, que l'on retrouve en 1533 derrière les Ambassadeurs, seule l'ombre portée du crucifix paraît juste ; celle de Warham est inexistante, celle de la mitre ne semble pas cohérente avec la direction de la lumière. En cette année où l'on brûle des oeuvres d'art, où Rome est mise à sac, les ombres de la tenture seraient-elles aussi devenues folles ?

A bien y regarder, c'est en fait à l'extrême droite du tableau que pointe l'ombre de la partie arrière de la mitre ; mais d'où proviennent alors les deux larges obliques noires entre Warham et le couvre-chef ? Simples plis dans le tissu ?medium_holbein_ambassadeurs.3.jpg 

Quoi qu'il en soit, les multiples ombres qui animent l'arrière-plan ont quelque chose de lugubre. De même que devant les richesses des Ambassadeurs, une sinistre anamorphose rappelle la présence de la mort, les ombres du portrait de William Warham montrent toute la vanité de ce monde. Elles invitent à dépasser les honneurs et les richesses terrestres pour porter le regard au-delà des apparences. Passons derrière l'archevêque et ses ornements, approchons-nous de la lourde tenture : de la somptueuse mitre de William Warham, il ne reste plus qu'une ombre indéfinie, comme un parfum de néant.

C.G.

Hans HOLBEIN le Jeune : étude pour le portrait de William Warham, 1527.

     Craies noire, blanche et de couleur, traces de pointe de métal. 40,7 * 30,9 cm. Château de Windsor, The Royal Collection.

Hans HOLBEIN le Jeune : Portrait de William Warham, 1527.

     Huile sur bois, 82 * 66 cm. Paris, Musée du Louvre.

Jan et Hubert VAN EYCK : Polyptyque de l'Agneau mystique, ~1426-1432.

     Huile sur bois. Gand, Cathédrale Saint-Bavon.

Hans HOLBEIN le Jeune : Portrait d'Erasme, 1523.

     Huile sur bois, 76 * 51 cm. Londres, National Gallery.

Hans HOLBEIN le Jeune : Portrait des ambassadeurs français Jean de Dinteville et Georges de Selve, 1533.

     Tempera sur bois, 206 * 209 cm. Londres, National Gallery.

 

photos : www.commons.wikimedia.org (sauf étude pour le portrait de William Warham : www.artchive.com)

 

 

Commentaires

Belle étude, solidement construite !
C'est très pédagogique. Pourvu que cela permette de faire connaître l'art aux non-initiés ?
De toute façon la démarche est excellente. Continuez... Moi j'aime...
alain

Ecrit par : alain | 04.01.2007

Merci pour vos encouragements ! Je voudrais faire partager ma passion pour l'histoire de l'art, et montrer que même les oeuvres apparemment les plus austères ont un secret à livrer, une histoire à raconter, pour peu que l'on prenne le temps de les "apprivoiser" ...

Ecrit par : Caroline | 04.01.2007

Génial votre blog !

Ecrit par : Artemus | 04.01.2007

encore une superbe leçon, et cette façon de s'éloigner du tableau est vraiment tres bonne; on découvre de plus en plus de choses, bien expliquées :-)

Ecrit par : sav | 04.01.2007

Effectivement il y a une réelle similitude entre le portrait d'Erasme et celui de William Warham, archevêque de Canterbury. Et puis c'est intéressant de rappeler le contexte
de l'époque avec cette montée en puissance des oppositions religieuses qui vont déboucher
sur ces guerres terribles.

Ecrit par : Louvre-passion | 05.01.2007

Re-considérer une toile à l’aide d’une grille de lecture est un exercice intéressant. Celle qui est proposée ici est le couvre-chef. Donc, moi qui m’intéresse aux images depuis toujours, je commence par regarder toutes les images de ce billet en pensant à tout ce qui se met sur la tête et ce qui me frappe, d’emblée, dans l’une d’elle, avant de lire le texte, c’est la présence de ce gros poisson, poison de mes yeux, moi qui ne l’avait jamais identifié comme un poisson, alors que c’est une toile qui m’est familière mais qui n’est pas parmi celles que je préfère du jeune Holbein. C’est sans doute la raison, car le jeu qui consiste à fouiller les images pour en trouver d’autres m’est familier. La leçon de Léonard (http://holbein.free.fr/PAGES/BETES/betes.htm ), je la retiens. Toujours.
Encore une fois, avec ce billet, elle s’avère stimulante.

Mes voeux se résument à une belle année, pleine d'images aussi stimulantes.

http://espace-holbein.over-blog.org/

Ecrit par : holb | 06.01.2007

Merci pour l'article sur le vautour de Léonard, je ne connaissais pas le secret de cette oeuvre ! C'est aussi amusant qu'intéressant de chercher à percer le mystère des images. La question de la "surinterprétation" se pose toujours : qu'est-ce qui relève effectivement du dessein de l'artiste ? de notre propre interprétation ? Mais le génie du peintre n'est-il pas justement de créer des images qui lui échappent et sollicitent notre intellect, nos sens, notre imagination ?
Je vous souhaite une très heureuse année !

Ecrit par : Caroline | 06.01.2007

pas d'accord du tout sur l'interprétation du 1er visage

c'est un homme âgé
et je trouve ce qui est réussi c'est l'impression de meditation intérieure sur sa vie qu'il a vécu bon gré malgré mais qui fait de lui quelqu'un de respectable

Il ya une certaine sagesse et une solennité dans le regard peut-être même un sentiment de quiétude


Holbein peintre de la cour d'angleterre n'etait un peintre romantique et encore moins "expressionniste"....

Ecrit par : captainwhat | 09.01.2007

Ma vision est par définition subjective et c'est le propre des grandes oeuvres que de susciter de multiples interprétations ...
Holbein n'était pas encore peintre de cour lorsqu'il a réalisé ce portrait et je persiste à défendre sa capacité à rendre compte de la personnalité de son modèle ...et des sentiments de celui-ci, comme le montre le superbe portrait qui suit :
http://commons.wikimedia.org/wiki/Image:Hans_Holbein_d._J._076.jpg

Ecrit par : Caroline | 10.01.2007

Première visite sur ce site, et époustouflé...
Je ne suis pas un "amateur d'art" à proprement parler, mais je viendrai sans doute régulièrement parfaire mes légères connaissances en la matière.

Ecrit par : wilo | 10.01.2007

lol hum la bagarre :)

en selectionnant juste le regard qui porte sur la croix tu "subjectives " c'est sûr....
voir la position des mains qui objectivement posé de la sorte fait que holbein a voulu signifié son état d'esprit= la quiétude

l'expression regard sur le christ se passe de commentaires ....

prochainement je ferais une note sur Karel van Mander (à suivre)

(très bon blog sinon ;)

Ecrit par : captainwhat | 10.01.2007

Permettez cette fantaisie à la Fellini ; votre billet était trop tentant...
Le poisson n'est pas Jonas, symbole de renaissance, mais japonais. ;-)

http://holbein.free.fr/TRANSIT/holbein-fellini.htm

Ecrit par : holb | 11.01.2007

EXCELLENT !!!

Ecrit par : Caroline | 11.01.2007

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