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22.01.2007
La mort et son couvre-chef (Juriaen van Streeck, 1670)
Parcours subjectif en dix couvre-chefs à travers l'histoire de la peinture (5)
Elles se dressent, immaculées, sur le fond sombre de la toile, dont elles ont envahi la partie supérieure. En leur centre, un plumet forme un coeur rouge.

Superbes et démesurées, les plumes appartiennent au panache d'un casque étincelant placé au bord d'une table, près d'une espèce d'olifant et d'une probable épée dont nous ne voyons que le pommeau ouvragé.

A droite, un peu en retrait, le rectangle clair d'un exemplaire d'Electre, la tragédie de Sophocle, surmonte une pile de vieux livres ; à gauche, posé sur une sanguine ou une estampe figurant un profil d'homme, un crâne.

Nous voici devant une peinture de vanité, genre qui se développe au début du XVIIe siècle. En pays protestant, la vanité prend toujours la forme d'une nature morte, qui se substitue aux représentations religieuses, interdites par la Réforme, pour proposer une méditation sur la mort. Outre la présence du crâne, les objets symboles du temps qui passe et de la fragilité de la vie y côtoient en général ceux des activités humaines - recherche du plaisir, de la richesse, mais aussi du savoir -.
La plupart des éléments caractéristiques du genre ne figurent pourtant pas dans cette Vanité du hollandais Van Streeck. Pas de sablier ou d'horloge, pas de fleurs ou de fruits bientôt fanées ou pourris. Aucun instrument de musique ou jeux de cartes, représentants des plaisirs terrestres, pas de perles, de bijoux, de pièces d'orfèvrerie, de coquillages précieux ; pas non plus d'astrolabes ou autres instruments savants de la connaissance humaine.
Le casque à plumes serait-il à ce point chargé de sens qu'il puisse à lui seul remplacer la plupart des objets traditionnels des vanités ? Non bien sûr, même si l'union du métal et de la plume, de la force guerrière et de l'ornement, renvoie d'emblée à la gloire terrestre et à l'orgueil dérisoire qu'elle suscite. Le panache est d'autant plus vulnérable qu'il est haut : un souffle d'air dans ses plumes suffirait à faire basculer le casque, et avec lui l'épée et l'olifant.

Dans la Grande Vanité de 1663, le flamand Pieter Boel, contemporain de Van Streeck, associe le casque à d'autres couvre-chefs - mitre, couronne, turban, ...- pour représenter les différents types de pouvoir : spirituel, temporel, militaire ... L'oeuvre met en scène une telle quantité d'objets précieux que la présence d'un crâne passerait inaperçue. C'est donc un sarcophage dans un décor de ruines qui vient y rappeler le caractère inéluctable de la mort.
Ici, c'est l'inverse. Toute accumulation d'objets est rendue inutile par l'étroitesse du lien existant entre le casque et le crâne. A la différence de celui de Boel, l'orgueilleux couvre-chef de Van Streek n'est pas qu'un symbole. Même orientation, même taille, mêmes reflets : le crâne et le casque semblent avoir appartenu à la même personne, peut être celle figurant sur le portrait.

Dans la plupart des vanités, les objets viennent rappeler la perspective de la mort, le futur qui rend vaines les richesses présentes. Chez Van Streeck, la mort est déjà là. Le crâne semble nous dire "voyez ce que j'étais !" en montrant le casque sur lequel il projette un reflet brun, et le portrait gravé, qu'il désigne par la pointe d'un épi.
Les traces rouge sang, qui souillent les plumes du bas, le vermillon du plumet central qui se reflète sur le métal, suggèrent une mort violente, comme la réponse divine à tant d'orgueil affiché.

A droite, l'exemplaire d'Electre vient renforcer le propos. Ce casque somptueux, sur lequel est martelée une fleur de lys, évoque celui d'Agamemnon, assassiné dans la tragédie de Sophocle. Le rectangle clair du livre fait écho, de l'autre côté de la toile, à celui du papier où figure le portrait. Pas plus que les personnages des tragédies antiques n'échappent à leur destin, l'homme du XVIIe siècle ne peut se soustraire à sa propre mort. La gravure comme le livre sont cornés, abîmés : tout passe ici-bas et seule la conscience de la mort empêche de chuter, comme le crâne posé sur la gravure interdit à celle-ci de tomber.
Si la mort est bien l'acteur principal de cette oeuvre, pourquoi le crâne n'en occupe-t-il pas le centre, comme dans la célèbre Nature morte au crâne de Philippe de Champaigne ?

Pour laisser la place aux plumes ! Si belles, si spectaculaires, elles illustrent toute l'ambiguïté de la peinture de vanité. Au travers de ce casque somptueux à l'impressionnant panache, cette oeuvre ne présente-t-elle pas avec une précision proche de la complaisance la richesse et l'orgueil qu'elle est censée combattre ? Qui en fut le commanditaire ? Peut être un négociant d'Amsterdam, soucieux de décorer un riche intérieur, d'offrir à ses visiteurs une preuve de son goût tout en affichant son attachement aux valeurs morales.
L'ambiguïté est aussi du côté du peintre. Le rendu minutieux des plumes, celui des reflets sur le métal du casque font de ce couvre-chef la démonstration, la vitrine du savoir-faire de Van Streeck. L'occasion sans doute de conquérir de nouveaux clients dans une Hollande extrêmement prospère, où, faute de commandes religieuses, c'est maintenant pour la bourgeoisie que travaillent les artistes.
La position centrale du casque, c'est enfin celle de la peinture. N'oublions pas que, depuis la Réforme, saint Luc s'est vu dépossédé, en pays protestant, de son statut de protecteur des peintres (il aurait exécuté un portrait de la Vierge, une hérésie pour un iconoclaste calviniste !) au profit de Minerve, déesse de la Guerre, habituellement représentée armée ... et casquée ! Le casque associé au portrait gravé devient dès lors symbole de l'immortalité de la peinture.
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Quelques décennies avant Juriaen Van Streeck, un autre Hollandais confronte son béret de peintre, non pas à un crâne, mais aux signes du temps sur son propre visage. Au fil des autoportraits, les bérets immuables de Rembrandt deviennent, comme le casque de Minerve, l'emblème de l'artiste dont l'oeuvre résiste à la mort.
C.G.
Juriaen VAN STREECK : Vanité, ~1670.
Huile sur toile, 98 * 84 cm. Moscou, Musée Pouchkine.
Pieter BOEL : Grande vanité, 1663.
Huile sur toile, 207 * 260 cm. Lille, Musée des Beaux-Arts.
Philippe de CHAMPAIGNE : Nature morte au crâne, milieu du XVIIe siècle.
Huile sur toile, 28 * 37 cm. Le Mans, Musée de Tessé.
REMBRANDT van Rijn : Autoportrait en jeune homme , 1634.
Huile sur toile, 61 * 52 cm. Florence, Galerie des Offices.
REMBRANDT van Rijn : Autoportrait, 1659.
Huile sur toile, 84 * 66 cm. Washington, National Gallery of Art.
photos : http://www.commons.wikimedia.org/
17:35 Publié dans Parcours subjectif en dix couvre-chefs | Lien permanent | Commentaires (16) | Envoyer cette note | Tags : peinture, vanité, van Streeck, nature morte, Pieter Boel, Philippe de Champaigne, Rembrandt
Commentaires
que de petits détails qui ont échappé à mon regard !!! et pourtant qui font toute la peinture...
Ecrit par : sav | 22.01.2007
pleins de petits détails avaient échappé à mon regard ! et pourtant ils font toute la peinture
Ecrit par : sav | 22.01.2007
Très intéressant, j'adore les vanités. Voyez cette autre de Van Streeck que j'ai trouvée : http://www.radioryedale.co.uk/showoriginal.asp?storyid=3360&stage=&ImagePosition=3
Ecrit par : untel | 24.01.2007
Merci, je ne connaissais pas cette autre vanité, où l'on retrouve aussi un superbe casque à plumes et une gravure. Une belle découverte !
Ecrit par : Caroline | 24.01.2007
Chère Caroline, quel toupet ! ;-)
Ce qui est frappant pour moi dans ce tableau c’est le caractère de vedettariat pris par ce plumet. La forme du tableau est conditionnée par la dimension de cet objet exubérant. Il écrase par sa taille les autres éléments qui paraissent, du coup, périphériques. Compte tenu de la clarté des plumes l’effet de clair-obscur renforce sa présence.
Le deuxième point fort est, pour moi, l’apparence très particulière de cet objet qui semble «s’adresser» à celui qui regarde le tableau : une espèce d’objet éloquent qui ressemble vaguement à une main crispée (blessée dans la paume, d’ailleurs) et qui donne cette impression d’agripper le regard.
Le troisième point (qui rejoint sans doute le premier) c’est le sentiment que j’ai d’une espèce d’autonomie que le peintre a accordée à cet objet incongru, objet qui donne l’impression de n’avoir aucun rapport, aucune relation, avec la partie métallique du casque. Rien n’est fait dans cette peinture pour les associer, pour comprendre qu’il s’agit d’un objet unique.
Le reste, finalement, est sans doute secondaire : on a affaire à des codes, des stéréotypes (le crâne, le livre jauni et écorné, la gravure avec son improbable pli en coin… etc.)
C’est un tableau, du fait de l’incongruité du plumage extravagant, qui est effectivement étonnant. Et on voit bien ce qui a intéressé le peintre.
Dans les codes des vanités, les armes (donc le casque) font référence, évidemment, à la quête de l’honneur (vanité du pouvoir). A certain moment de cette histoire des peintures de vanités (globalement, moitié du XVIIe, je crois) il y a une usure et les fonctions symboliques se perdent petit à petit, et c’est le décoratif qui prend le dessus. Le cadrage du plumet conforte cette idée, je pense.
En tout cas, bien joué dans le repérage !
Ecrit par : holb | 25.01.2007
bonjour,
lunettes rouges a évoqué il y a peu cette thématique de la mort à travers son compte-rendu de l'exposition "Six feet under"...A lire ( mais j'imagine que c'est déjà fait...)
Merci pour tous ces détails.
Ecrit par : S.O | 25.01.2007
Hello,
Je découvre votre blog par hasard et avec un vif intérêt. J'aime bcp cette plongée au coeur des tableaux, mettant en scène les plus discrets symboles.
Je viens de vous rajouter dans la liste des blogs à visiter sur mon site. Et quelle surprise de voir que vous avez fait de même avec mon blog ! :-)
Certainement à très bientôt. Je ne manquerais pas de jeter un oeil de temps en temps sur vos créations.
Bien amicalement,
Bertrand
http://collection-ben.blogspot.com/
Ecrit par : Bertrand | 26.01.2007
C'est bien une "peinture de vanité" quand on voit la taille des plumes du casque. En tout cas l'article est bien intéressant.
Ecrit par : Louvre-passion | 26.01.2007
Quand on voit les plumes du casque on voit bien que c'est une "peinture de vanité".
En tous cas les articles sont toujours aussi intéressants.
Ecrit par : Louvre-passion | 26.01.2007
Regardez l'heureuse découverte que je viens de faire ! Encore un Van Streeck, et n'hésitez pas à cliquer sur l'image : un régal !http://www.bukowskis.se/cgi-bin/katget.cgi? href="mailto:0542@0414">0542@0414@@0@0@0@@SE
Ecrit par : untel | 27.01.2007
En espérant que ce lien marche mieux : http://www.bukowskis.se/cgi-bin/storbild.cgi?auk=0542&bild=05421299
Ecrit par : untel | 27.01.2007
Encore une merveille de Van Streeck, avec casque à plumes, crâne et livre à page cornée ! Un grand merci pour cette nouvelle découverte. Quel est votre moteur de recherche ? Lorsque j'ai préparé ma note sur cette vanité de Van Streeck, je n'ai pratiquement rien trouvé sur le web à propos de ce peintre.
PS : je crée sur ce blog un album photo avec les 3 vanités à plumes de Van Streeck. J'espère qu'il en existe d'autres ...
Ecrit par : Caroline | 27.01.2007
Je suis allé sur Google et j'ai tapé "Juriaen Van Streeck vanitas", mais je n'ai rien trouvé d'autre. Pour voir le second, en taille réduite, tapez sur Google : Bukowskis-0414 Van Streeck
Ecrit par : untel | 27.01.2007
Très interressant votre blog.
Ecrit par : Régis | 31.01.2007
C'est un peu intéressant mais pas très révolutionaire, on a l'impression d'une femme de presque 50 ans qui flippe et s'ennuie un peu...Ouvrez la fenêtre et etonnez-vous, etonnez-nous vraiment.... Sortez de cette image un peu datée de Caroline, femme de ce ce peintre mélancolique.
Je suis surpris que vous soyez en favoris chez lunettes rouges!
Ecrit par : Pierre aristo | 01.02.2007
Je n'ai aucune prétention à être "révolutionaire", pas plus en histoire de l'art ... qu'en orthographe !
Ecrit par : Caroline | 03.02.2007
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