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12.02.2007
Connaissez-vous Jean Bruller ? (1)
La Danse des Vivants
Il y avait autrefois à la maison un grand livre de cuir rouge, que mon père tenait de mon grand-père. Ce dernier y avait fait relier un ensemble de dessins signés Jean Bruller, rassemblés sous le titre La Danse des Vivants.
Publiées au milieu des années 30 sous forme de "relevés trimestriels" sans ordre précis , ces estampes furent classées en chapitres selon les indications a posteriori de l'auteur, pour constituer une oeuvre homogène, un panorama aussi lucide que pessimiste de la condition humaine.
Les dessins de ce livre, aujourd'hui dans ma bibliothèque, me fascinent depuis l'âge de dix ans ; la justesse du cadrage, le jeu des gris, des lumières et surtout des ombres, l'expressivité de la figure humaine, tout y suggère le drame et la vanité de notre condition. Un bruit n'a pas son pareil pour évoquer la peur irrationnelle qui parfois nous saisit pour un rien.
Le dessin et son titre s'éclairent mutuellement, souvent de façon percutante. La bouche pleine, un morceau de croissant à la main, un homme parcourt au lit les journaux du matin : c'est Massacres, Pestes et Famines. Sous le titre L'Arriviste ou les efforts fructueux, Bruller représente, dans un autre dessin, un imposant convoi funèbre dont la solennité suggère le deuil national après la mort du "grand homme".
Les dessins de Nés de la chair, le premier tome de La Danse des Vivants, présentent un homme aliéné, profondément seul, qui s'agite en vain dans un univers absurde où il reste l'objet de peurs viscérales (cf Un bruit). Seules la vanité, l'imagination ou les illusions qu'il entretient sur lui-même (ce que Bruller appelle L'heureuse myopie) le font échapper à une lucidité qui frôle le désespoir. La voie de la connaissance le conduit le plus souvent au doute existentiel, comme l'homme au microscope face à son miroir dans A la poursuite du néant ou le retour sur soi-même. Les titres des huit chapitres de ce premier tome sont éloquents : Comme mouches en bouteille, La prison de verre, L'homme et ses fantômes, Misère de Prométhée ...
La Danse des Vivants, dont nous découvrirons bientôt le deuxième tome, est une oeuvre profondément atypique, où le pictural se fait littéraire, un peu à la manière des gravures de Hogarth. Ce n'est pas un hasard : longtemps après avoir ouvert ce livre pour la première fois, je découvris que Jean Bruller ne faisait qu'un avec Vercors, l'auteur des Animaux dénaturés et du Silence de la mer.
C.G.
photos : C.G.
09:40 Publié dans Au fil des artistes ... | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : dessin, Jean Bruller
Commentaires
Oui, je savais que le Vercors du "Silence de la mer" et des Animaux dénaturés" s'appelait Jean Bruller, dessinateur de son état, mais je n'avais jamais vu ses oeuvres (en tous cas, pas celles-là).
Il est vrai qu'elles éclairent ses livres d'un jour nouveau.
Ecrit par : Cuauhtli | 12.02.2007
voilà une personne que je ne connais pas du tout, mais bon, en même temps, mes conniassances sont limitées...
Ecrit par : sav | 14.02.2007
Des représentations apparemment très marquées par le thème de la mort... Il semble qu'il y ait, au moins, un climat d'inquiétante étrangeté.
La Danse des Vivants fait référence aux danses macabres ?
Ecrit par : holb | 16.02.2007
Effectivement, les dessins de Bruller sont très sombres, mais la Danse des Vivants, dans son tome II, finit sur un ton plus optimiste (j'en parlerai ce week-end dans ma prochaine note). L'auteur explique que "le sujet [de cette oeuvre] pourrait s'énoncer, si j'étais un auteur grave : Vie de l'Homme d'Aujourd'hui." Le terme de Danse a quelquechose de faussement insouciant, qui s'accorde sans doute avec la volonté de Bruller de ne pas être "un auteur grave".
Ecrit par : Caroline | 16.02.2007
Très interessant. Ces dessins sont très forts en tant que tel déjà mais aussi par ce qu'ils évoquent.
Merci de la découverte.
Ecrit par : Amaryllis | 24.02.2007