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25.02.2007

Connaissez-vous Jean Bruller ? (2)

Copies conformes

medium_jb_14juillet.jpg    En frontispice du tome II de la Danse des Vivants, un élégant fils de famille essaie chez un tailleur l'habit qui fera de lui la copie conforme de son père. Copies conformes, tel est le titre du second recueil des dessins que Jean Bruller - alias Vercors - consacra à l'"homme social" au milieu des années 30. L'auteur du Silence de la mer y évoque tour à tour les chaînes que l'homme se donne à lui-même ou que la société lui impose, l'illusion de l'amour conjugal, la vanité des honneurs et de la gloire, les méfaits d'un progrès mal maîtrisé.

Voyez, dans 14 juillet, ces deux gardiens de phare, qui devraient être les plus libres des hommes, seuls entre la mer et le ciel, et qui s'obligent (le chapitre s'intitule Chaînes adorées) à célébrer la fête nationale. Ou cet homme, sortant de la Bourse, vers lequel se tendent toutes les mains : c'est Le riche ou les amitiés conditionnelles.

medium_jb_aide_comptable.jpg   Comment cela va-t-il finir ? Bruller conclura-t-il cette oeuvre par des visions infernales, où les bataillons de vaniteux, de peureux ou d'envieux qui peuplent ses dessins viendront alimenter les feux de l'Enfer ? La Danse des Vivants n'est-elle qu'une danse macabre ? Allons voir le dernier chapitre.

Dans un relent d'optimisme assez inattendu, l'artiste y ouvre la porte de l'espérance, celle qui reste au fond de la boîte de Pandore une fois répandus sur la terre tous les maux qui s'y trouvaient. Deux dessins, en particulier, invitent les "moyens" à se dépasser et les puissants à garder leur capacité d'émerveillement. Dans un décor grandiose, un alpiniste minuscule atteint un sommet quasi-inaccessible : c'est l'Aide-comptable. Quant à cet homme coiffé d'un chapeau de jardinier qui s'émerveille quand sort de terre une petite pousse, c'est Le Multimillionnaire. Comme le proclame le titre de cet ultime chapitre : "Rien n'est perdu !".

C.G.

photos de l'auteur.

12.02.2007

Connaissez-vous Jean Bruller ? (1)

La Danse des Vivants

medium_jb_unbruit.jpg      Il y avait autrefois à la maison un grand livre de cuir rouge, que mon père tenait de mon grand-père. Ce dernier y avait fait relier un ensemble de dessins signés Jean Bruller, rassemblés sous le titre La Danse des Vivants.

Publiées au milieu des années 30 sous forme de "relevés trimestriels" sans ordre précis , ces estampes furent classées en chapitres selon les indications a posteriori de l'auteur, pour constituer une oeuvre homogène, un panorama aussi lucide que pessimiste de la condition humaine.

    Les dessins de ce livre, aujourd'hui dans ma bibliothèque, me fascinent depuis l'âge de dix ans ; la justesse du cadrage, le jeu des gris, des lumières et surtout des ombres, l'expressivité de la figure humaine, tout y suggère le drame et la vanité de notre condition. Un bruit n'a pas son pareil pour évoquer la peur irrationnelle qui parfois nous saisit pour un rien.

Le dessin et son titre s'éclairent mutuellement, souvent de façon percutante. La bouche pleine, un morceau de croissant à la main, un homme parcourt au lit les journaux du matin : c'est Massacres, Pestes et Famines. Sous le titre L'Arriviste ou les efforts fructueux, Bruller représente, dans un autre dessin, un imposant convoi funèbre dont la solennité suggère le deuil national après la mort du "grand homme".

medium_jb_neant.jpgLes dessins de Nés de la chair, le premier tome de La Danse des Vivants, présentent un homme aliéné, profondément seul, qui s'agite en vain dans un univers absurde où il reste l'objet de peurs viscérales (cf Un bruit). Seules la vanité, l'imagination ou les illusions qu'il entretient sur lui-même (ce que Bruller appelle L'heureuse myopie) le font échapper à une lucidité qui frôle le désespoir. La voie de la connaissance le conduit le plus souvent au doute existentiel, comme l'homme au microscope face à son miroir dans A la poursuite du néant ou le retour sur soi-même. Les titres des huit chapitres de ce premier tome sont éloquents : Comme mouches en bouteille, La prison de verre, L'homme et ses fantômes, Misère de Prométhée ...

La Danse des Vivants, dont nous découvrirons bientôt le deuxième tome, est une oeuvre profondément atypique, où le pictural se fait littéraire, un peu à la manière des gravures de Hogarth. Ce n'est pas un hasard : longtemps après avoir ouvert ce livre pour la première fois, je découvris que Jean Bruller ne faisait qu'un avec Vercors, l'auteur des Animaux dénaturés et du Silence de la mer.

C.G.

photos : C.G.

05.02.2007

Une Marie-Madeleine peu orthodoxe

Donatello et l'iconographie de Marie-Madeleine  

     Trois femmes des Evangiles ont été confondues au fil des siècles pour forger l'iconographie de Marie-Madeleine. D'un côté, Marie de Magdala, que Jésus délivre de sept démons et qui fut la première à le voir ressuscité ; de l'autre, Marie de Béthanie et une pécheresse anonyme, qui toutes deux, dans des passages distincts du Nouveau Testament, versèrent du parfum sur les pieds de Jésus puis essuyèrent ceux-ci avec leurs cheveux.

medium_riemenschneider.3.jpgPour des générations d'artistes, la figure de Marie-Madeleine est donc celle de la pécheresse repentie, femme sensuelle à la longue chevelure, sorte d'Eve transformée par sa rencontre avec le Christ. Elle est souvent représentée se lamentant au pied de la croix ou face au Christ sorti du tombeau, qui lui ordonne de ne pas le toucher (Noli me tangere). Sur ce bas-relief de Tilman Riemenschneider (~1490-92), le pot à onguent que tient Marie-Madeleine rappelle l'épisode du parfum versé sur les pieds de Jésus.

Selon la légende, la sainte vécut ensuite vêtue de sa seule chevelure dans la grotte provençale de la Sainte Baume, d'où, chaque jour, les anges la conduisaient au Paradis pour un concert céleste. Dans l'église inférieure d'Assise, Giotto la représente ainsi portée dans les airs, en conversation avec ses compagnons ailés.

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   Aux antipodes de ces représentations traditionnelles, la Marie-Madeleine de Donatello est à proprement parler effrayante. 

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Ce visage de spectre aux orbites profondément creusées, à la bouche édentée dépourvue de lèvres offre une vision de cauchemar plutôt que de rachat. Derrière les paupières lourdes, le regard est plus désespéré que suppliant. On pourrait croire qu'il s'agit de celui d'une vieille femme, mais la silhouette droite, les mains lisses, l'abondance de la chevelure viennent infirmer cette impression. La culpabilité semble avoir rongé ce corps de l'intérieur, le rapprochant prématurément de la mort.

Cette oeuvre n'est pas une commande. Donatello a près de soixante-dix ans lorsqu'il la réalise, il n'a rien à prouver, aucun mécène à séduire. Abandonnant le bronze et le marbre, qu'il a si souvent travaillés dans des oeuvres "officielles", il utilise un matériau pauvre, le bois, pour traduire la misère physique et morale de Marie-Madeleine.

medium_marie_madeleine_donatello2.3.jpgLa violence dans le traitement de la matière rejoint l'audace du propos : en rupture avec l'iconographie traditionnelle, Donatello présente une femme sans Dieu. Regardez les mains de Marie-Madeleine : elles essaient de se joindre en un geste de supplique, mais n'y parviennent pas, un peu comme deux aimants de même polarité qu'on tenterait en vain de rapprocher.

Le désespoir est tel que toute prière semble inutile. Peut être Marie-Madeleine cherche-t-elle la repentance, mais Dieu ne lui répond pas. Loin d'être transfigurée par une rencontre avec le Christ, elle est déformée, décharnée. Les tendons du cou, l'ossature des bras, des pieds, du visage (admirons au passage l'exactitude des connaissances anatomiques de Donatello, nous ne sommes qu'au milieu du XVe siècle !) montrent sa maigreur autant que son désespoir.

   Mais sommes-nous bien face à la représentation d'une sainte ? N'est-ce pas plutôt l'allégorie combinée du remords et du désespoir ? A moins que Donatello n'aie regardé du côté de la mythologie.

Ces mèches épaisses et désordonnées, qui s'étirent sur le corps de la pécheresse, rappellent davantage les serpents couvrant la tête des Gorgonnes que la chevelure sensuelle, apanage traditionnel de la sainte. Marie-Madeleine serait-elle aussi Méduse ? medium_la_tour.jpgLa seule des Gorgonnes à être mortelle, a, comme ses deux soeurs, le pouvoir de changer qui la regarde ... en statue ! Une figure mythique qui ne peut laisser indifférent un sculpteur.

    Plus tard, au XVIIe siècle, Marie-Madeleine sera souvent associée au crâne des vanités, dans une méditation sur la mort. Pour Donatello, elle est déjà elle-même figure de mort, dans cette représentation quasi-hérétique pour l'époque puisque faisant fi de la rencontre avec le Christ ; l"expressionnisme" violent de cette oeuvre restera sans héritier immédiat, comme une parenthèse audacieuse dans des décennies de Madeleines aussi douces que douloureuses.

C.G.

Tilman RIEMENSCHNEIDER : Noli me tangere, 1490-1492.

     Bois. Eglise de Münnerstadt.

GIOTTO : Marie-Madeleine parlant avec les anges, ~1320.

     Fresque. Assise, Basilique Saint François, église inférieure.

DONATELLO : Marie-Madeleine pénitente, 1453-1455.

     Bois, H : 128 cm. Florence, Museo dell Opera del Duomo.

Georges de LA TOUR : Madeleine à la veilleuse, 1630-1635.

     Huile sur toile, 128 * 94 cm. Paris, Musée du Louvre.

Photos : http://www.commons.wikimedia.org/ et http://www.wga.hu/

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