11.04.2007
Un cinéma étrangement florentin
Hopper à la lueur de l'Annonciation
Une colonne, des espaces distincts matérialisés par une architecture à la perspective soigneusement ordonnée, une femme blonde sur la droite, une ouverture à côté d'elle, à moitié dissimulée. Nous sommes à New York au XXe siècle ...

... ou à Florence au XVe.


Comment donc en suis-je venue à voir la Vierge Marie derrière une ouvreuse de cinéma new-yorkais ? Est-ce de m'être trop passionnée pour les études de Daniel Arasse sur les Annonciations italiennes ? Même si le thème de l'oeuvre n'a rien à voir avec la visite de l'Ange Gabriel, le New York Movie peint par Edward Hopper en 1939 est singulièrement proche, dans sa composition, des Annonciations de la première Renaissance. Vous doutez ? Regardons de plus près certains éléments caractéristiques.
Tout d'abord, la colonne. Elle matérialise, dans beaucoup de civilisations, le lien entre la terre et le ciel, entre l'humain et le divin. De la colonne votive des Romains aux colonnes de feu qui guident les Hébreux dans le désert, elle est le signe de la présence de Dieu (ou des dieux) auprès des hommes. Rien de surprenant donc à la retrouver au centre de la plupart des Annonciations : elle y manifeste le mystère de l'Incarnation - c'est-à-dire de Dieu qui se fait homme -, rendue possible par le "oui" de Marie à l'ange Gabriel.
Encore des colonnes, cinq siècles plus tard, dans les oeuvres de Hopper. Elles y perdent leur aspect transcendental pour devenir éléments de respectabilité architecturale et sociale. Pas un bureau, pas un hôtel qui ne possède sa ou ses colonnes, dérisoires signes de "standing".


Celle du cinéma new-yorkais est massive, sculptée de motifs végétaux qui accrochent la faible lumière de la salle. Sa taille comme son ornementation ont quelque chose de disproportionné, d'un peu pathétique, dans ce lieu qui ne semble plus guère fréquenté : deux spectateurs seulement assistent à la séance.
Signe d'avenir, promesse d'Incarnation, dans l'iconographie de l'Annonciation, la colonne se fait ici souvenir nostalgique d'un passé révolu. Elle est aussi séparation, frontière, limite : même s'il n'y avait pas de mur, la vue de l'ouvreuse sur la salle serait largement obturée par ce pilier massif, lui interdisant toute communication avec cet espace pourtant si proche.
Dans les Annonciations, en revanche, bien que souvent placée entre l'Ange et la Vierge, la colonne ne semble perturber ni leur dialogue ni leur champ de vision. Voyez cette oeuvre du vénitien Gentile Bellini :

Les pieds de l'ange sont sur la même ligne que la colonne noire de gauche ; Gabriel se tenant exactement face à ce pilier, il ne devrait pas voir la Vierge Marie. Peu importe ! Puisque la colonne est l'image d'un mystère, et non un simple élément architectural, elle se situe au-delà des lois humaines de l'optique. Ce qui ne l'empêche pas d'être, si j'ose dire, l'un des "piliers" de la perspective ...
Inventée à Florence au début du XVe siècle, la perspective monofocale signifie un monde ordonné et mesurable, dont les lois sont compréhensibles par l'homme. Un monde décrit, au sens propre, d'un point de vue humain, puisque c'est l'oeil de l'observateur qui détermine la ligne d'horizon et le point de fuite. Le thème de l'Annonciation, en tant que promesse de la venue du Christ dans ce monde, est de fait un champ d'application privilégié. Certains, comme Piero della Francesca, également mathématicien, y font la preuve de leur virtuosité :

L'application de la perspective met en valeur deux espaces distincts : la maison de la Vierge (domunculus) et son jardin clos (hortus conclusus). Ces lieux sont intimement liés, puisque le jardin clos, qui rappelle l'Eden, symbolise la Vierge elle-même, nouvelle Eve par laquelle est rendue possible la rédemption. Les deux espaces sont donc ouverts l'un sur l'autre, la maison donne sur le jardin. Chez Piero della Francesca, la forêt de piliers est telle qu'il est difficile de distinguer l'intérieur de l'extérieur.
Comme ses lointains prédecesseurs, Hopper est un maître es perspective. Il n'y a, pour s'en persuader, qu'à regarder ce Chair Car, où les reflets lumineux sur le sol, qui conduisent le regard vers le fond de la voiture, rappellent les fameux carrelages de nos Annonciations italiennes.

Mais, à la différence des perspectives florentines, la précision des constructions de Hopper crée une séparation nette entre des univers opposés, rendant plus tangible l'enfermement de l'homme en lui-même. La limite est marquée entre intimité et société, entre le monde intérieur et l'extérieur, qui ressemble à un décor de théâtre :

Tout le centre de New York Movie est ainsi occupé par une frontière, mur et colonne, dressée entre deux mondes également repliés sur eux-mêmes et isolant l'ouvreuse dans son propre espace. Pour renforcer l'effet de séparation, la salle de cinéma est construite comme un de ces "cubes perspectifs" si caractéristiques de la Renaissance, dont les lignes de fuite, convergeant en bas à droite de l'écran, nous éloignent un peu plus de l'ouvreuse.

Toute la construction de l'oeuvre renvoie à la solitude de cette femme blonde, à droite, qui, le menton dans la paume de la main, semble l'héritière de générations de mélancoliques.
Dos appuyé contre le mur, comme fatiguée par une journée trop longue, elle ne peut voir ni la salle ni l'écran, mais peu importe. Même s'ils étaient dans le même espace, il est probable qu'aucune communication ne serait possible entre les trois personnages de New York Movie, figures multiples de la solitude.
L'Annonciation, au contraire, est affaire de dialogue ; c'est d'ailleurs pour cela que la Vierge, comme l'ouvreuse de Hopper, y est représentée sur la droite. L'Ange parle le premier, puis Marie lui répond ; le dialogue et ses protagonistes sont logiquement figurés dans le sens de la lecture, un peu comme dans une bande dessinée. Au contraire de la figure mélancolique de l'ouvreuse, la Vierge a un geste d'ouverture, d'accueil, d'acceptation. Souvent un signe d'humilité, mains croisées sur la poitrine, comme chez Fra Angelico :

La suite de l'histoire est suggérée par l'espace qui s'ouvre à l'arrière-plan. C'est la chambre de la Vierge, lieu de tous les mystères : celui de la fécondation par l'Esprit Saint, celui de la promesse de l'Incarnation. Fra Angelico le cache donc en partie, grâce à un rideau rouge.
Derrière la femme blonde de Hopper, un autre rideau rouge ouvre non pas vers une espérance, mais vers la monotonie du présent. L'escalier qu'il dissimule partiellement monte vers le réel, vers la sortie de ce cocon, de ce monde replié sur lui-même. Mais personne n'emprunte ce chemin ...
Les Annonciations florentines ont ainsi trouvé leur négatif dans ce New York Movie de la fin des années 30 ; les mêmes éléments qui manifestaient, au XVe siècle, la promesse du Messie, n'expriment plus, chez Hopper, que la solitude de la condition humaine.
C.G.
Edward HOPPER (1882 - 1967)
New York Movie, 1939.
Huile sur toile, 81,9 * 101,9 cm. New York, The Museum of Modern Art.
Hotel Lobby, 1943.
Huile sur toile, 81,9 * 103,5 cm. Indianapolis, The Museum of Art.
Hotel Window, 1956.
Huile sur toile, 101,6 * 139,7 cm. New York, Collection the Forbes Magazine.
Chair Car, 1965.
Huile sur toile, 101,6 * 127 cm. New York, collection privée.
Western Motel, 1957.
Huile sur toile, 76,8 * 127,3 cm. New Haven, Yale University Art Gallery.
Alessio BALDOVINETTI : Annonciation, 1447.
Tempera sur bois, 167 * 137 cm. Florence, Galerie des Offices.
Fra ANGELICO : Annonciation, ~1450.
Fresque, 230 * 321 cm. Florence, Couvent San Marco.
Gentile BELLINI : Annonciation, ~1465.
Tempera et huile sur panneau, 133 * 124 cm. Madrid, Musée Thyssen-Bornemisza.
Piero della FRANCESCA : Annonciation, détail du polyptyque de saint Antoine, ~1470.
Tempera sur bois. Pérouse, Galleria Nazionale dell'Umbria.
Fra ANGELICO : Annonciation, 1433-1434.
Tempera sur bois, 150 * 180 cm. Cortone, Musée diocésain.
11:15 Publié dans Au fil des siècles ... | Lien permanent | Commentaires (14) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Hopper, Fra Angelico, Baldovinetti, Bellini, Piero della Francesca, Annonciation, New York Movie
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Commentaires
et bien voilà un étrange parallèle ! mais comment fais-tu pour voir autant de choses !
Ecrit par : sav | 11.04.2007
Vous lire est toujours un grand plaisir, chère C. ! Je n'ai qu'une toute petite critique à faire sur votre exposé : c'est à propos de l'Annonciation de Bellini. Bien loin du "mystère", il s'agit au contraire d'une irréprochable construction mathématique et d'une perspective sans défaut ; Gabriel et Marie se font face, postés rigoureusement le long d'axes architecturaux !
Je vous renvoie sur ce lien :
http://fromageplus.hautetfort.com/images/BelliniPerspective.jpg
Ecrit par : fromageplus | 12.04.2007
Bonjour cher Fromage, j'avoue que votre schéma est troublant. Vous avez sans doute raison, mais je ne peux m'empêcher de voir une colonne juste en face de l'ange : serais-je victime d'un trompe-l'oeil, d'une illusion d'optique ? Avec ces maîtres de la perspective, on peut d'attendre à tout ...
Si d'autres visiteurs peuvent éclairer ma lanterne, le débat est ouvert !
Ecrit par : Caroline | 12.04.2007
Aiguisez votre œ¡l aux subtilités de l'espace tridimensionnel : les Italiens s'y connaissaient bougrement et raffolaient de ces petits jeux ! En ce qui me concerne, je suis absolument certain de mon exposé !
Ecrit par : fromageplus | 12.04.2007
Votre commentaire est jouissif et passionnant! Merci de m'introduire auprès d'Hopper que je ne connais pas du tout. Vraiment, merci.
Ecrit par : Elise | 16.04.2007
Belle étude Caroline.
Ces histoires de colonnes me donne le tournis ! Peut-on comparer les colonnes d’édifices religieux de la Renaissance et de vulgaires colonnes modernes ? Peut-être… Pas simple… Toujours les symboles !
Moi, ce qui me frappe c’est la différence de vision entre les peintres de la Renaissance italienne et Edward Hopper. Bien sûr les thèmes picturaux ne sont pas les mêmes. Néanmoins, quel contraste entre la lumière divine qui irradie les scènes religieuses et ce noir glauque faiblement éclairé de la salle de cinéma.
Et cette tristesse de l’ouvreuse comparée au visage rayonnant de la vierge. La jeune femme est prise au piège. Un mur…une colonne. Sa seule source d’espoir est ce rideau entrouvert sur un escalier. Lumière inaccessible sur un monde meilleur auquel elle songe ?
Cette étude incite à une réflexion sur la condition humaine à travers les siècles…
Ecrit par : Alain | 18.04.2007
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Ecrit par : Araxie | 20.04.2007
tu es ds mes liens et je ne regrette aprés lecture de cet article brillant et surprenant, je n'aurais jamais fait le lien avec Fra Angelico et pourtant c'est flagrant.
Ecrit par : Ivann | 29.04.2007
Je suis malheureux et heureux de vous lire. Malheureux de constater que je n'était ni le premier ni le seul à reconnaître la main de fran angelico chez Hopper, mais heureux de constater que vous me donner raison, et ce de façon admirable. J'ose également avancer que le cinema représente le nouveau jardin d'Eden de l'homme moderne dont cette ouvreuse est exclue...
Ecrit par : zebres | 03.07.2007
Une théorie très intéressante. Moi qui me suis mis à Hopper, il y a peu, et qui aime bien la peinture de la Renaissance, notamment les Annonciations, je vais me pencher sur cette question !
Bonne continuation.
Ecrit par : Tietie007 | 16.07.2007
Analyse tres interessante Caroline.
Et je suis d'avis pour cette approche concernant la colonne et sa symbolique divine. Je pense egalement que la colonne est bien sur l'axe qui lie l'Ange a la Vierge, c'etait deja un sujet etudie par Daniel Arasse avec une peinture de Cossa, toujours a propos de l'Annonciation, la colonne y symbolisait si je me souviens bien l'avenement de Dieu sur terre, une sorte d'incarnation reelle de Dieu le Pere, n'empechant pas pour le moins du monde le dialogue entre les deux protagonistes, comme invisible.
Ecrit par : Nack | 29.10.2007
excellent art, thanks for sharing.
Ecrit par : Marie | 23.08.2008
Very nice graphics, good article.
Ecrit par : Will | 23.08.2008
Une contribution très interessante, merci de partager cette expérience si constructive.
Ecrit par : jouer belote | 26.10.2009
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