10.05.2007
Inno ou l'esprit du Burkina Faso
Quelques centimètres carrés d'Afrique ...
Joyeuse, pagailleuse, colorée, grouillante de vie, c'est l'Afrique des toiles d'Inoussa Simporé, jeune peintre burkinabé découvert il y a peu sur l'excellent blog Détours des Mondes. La vie n'est pourtant pas facile pour Inno - sa signature d'artiste -, contraint de quitter prématurément l'école pour apprendre un métier et gagner quelques sous.
De cireur de chaussures, il devient apprenti chez un peintre d'enseignes, puis peintre lui-même. Le matériel est rare et coûteux, il faut faire avec les moyens du bord. Pour ses huiles, les pots de Ripolin des enseignes font l'affaire. Si les châssis des toiles, réalisés par son frère menuisier, sont de bonne qualité, il est souvent difficile de trouver des pinceaux ad hoc ...
Qu'importe, Inno a la peinture dans le sang et cherche à vivre de son art. Les scènes de la vie citadine ont sa préférence, depuis le trafic des rues jusqu'à la gare des taxis-brousse, en passant par le marché.
Naïf, Inno ? Derrière l'aspect BD que confèrent à ses oeuvres la vivacité des couleurs et le trait noir qui sertit les dessins, la lucidité fait de lui une sorte de chroniqueur en images de la vie burkinabé. Il n'y a, pour s'en persuader, qu'à s'attarder sur les mésaventures du taxi-brousse ...


Depuis l'enseigne du "grand docteur" jusqu'aux encombrements de la rue, l'humour est toujours là, pointant avec tendresse les travers d'une société où la débrouillardise de chacun vient souvent pallier le manque d'organisation de l'Etat. En bref, une toile d'Inno, c'est un concentré d'Afrique.C.G.
Des toiles d'Inno sont visibles sur le site Africart ainsi que dans l'album photo Le Burkina Faso d'Inno de ce blog. Pour tout renseignement sur l'oeuvre d'Inno, vous pouvez contacter Jean-Jacques FILLINGER. (jj.fillinger@laposte.net).
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25.02.2007
Connaissez-vous Jean Bruller ? (2)
Copies conformes
En frontispice du tome II de la Danse des Vivants, un élégant fils de famille essaie chez un tailleur l'habit qui fera de lui la copie conforme de son père. Copies conformes, tel est le titre du second recueil des dessins que Jean Bruller - alias Vercors - consacra à l'"homme social" au milieu des années 30. L'auteur du Silence de la mer y évoque tour à tour les chaînes que l'homme se donne à lui-même ou que la société lui impose, l'illusion de l'amour conjugal, la vanité des honneurs et de la gloire, les méfaits d'un progrès mal maîtrisé.
Voyez, dans 14 juillet, ces deux gardiens de phare, qui devraient être les plus libres des hommes, seuls entre la mer et le ciel, et qui s'obligent (le chapitre s'intitule Chaînes adorées) à célébrer la fête nationale. Ou cet homme, sortant de la Bourse, vers lequel se tendent toutes les mains : c'est Le riche ou les amitiés conditionnelles.
Comment cela va-t-il finir ? Bruller conclura-t-il cette oeuvre par des visions infernales, où les bataillons de vaniteux, de peureux ou d'envieux qui peuplent ses dessins viendront alimenter les feux de l'Enfer ? La Danse des Vivants n'est-elle qu'une danse macabre ? Allons voir le dernier chapitre.
Dans un relent d'optimisme assez inattendu, l'artiste y ouvre la porte de l'espérance, celle qui reste au fond de la boîte de Pandore une fois répandus sur la terre tous les maux qui s'y trouvaient. Deux dessins, en particulier, invitent les "moyens" à se dépasser et les puissants à garder leur capacité d'émerveillement. Dans un décor grandiose, un alpiniste minuscule atteint un sommet quasi-inaccessible : c'est l'Aide-comptable. Quant à cet homme coiffé d'un chapeau de jardinier qui s'émerveille quand sort de terre une petite pousse, c'est Le Multimillionnaire. Comme le proclame le titre de cet ultime chapitre : "Rien n'est perdu !".
C.G.
photos de l'auteur.
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12.02.2007
Connaissez-vous Jean Bruller ? (1)
La Danse des Vivants
Il y avait autrefois à la maison un grand livre de cuir rouge, que mon père tenait de mon grand-père. Ce dernier y avait fait relier un ensemble de dessins signés Jean Bruller, rassemblés sous le titre La Danse des Vivants.
Publiées au milieu des années 30 sous forme de "relevés trimestriels" sans ordre précis , ces estampes furent classées en chapitres selon les indications a posteriori de l'auteur, pour constituer une oeuvre homogène, un panorama aussi lucide que pessimiste de la condition humaine.
Les dessins de ce livre, aujourd'hui dans ma bibliothèque, me fascinent depuis l'âge de dix ans ; la justesse du cadrage, le jeu des gris, des lumières et surtout des ombres, l'expressivité de la figure humaine, tout y suggère le drame et la vanité de notre condition. Un bruit n'a pas son pareil pour évoquer la peur irrationnelle qui parfois nous saisit pour un rien.
Le dessin et son titre s'éclairent mutuellement, souvent de façon percutante. La bouche pleine, un morceau de croissant à la main, un homme parcourt au lit les journaux du matin : c'est Massacres, Pestes et Famines. Sous le titre L'Arriviste ou les efforts fructueux, Bruller représente, dans un autre dessin, un imposant convoi funèbre dont la solennité suggère le deuil national après la mort du "grand homme".
Les dessins de Nés de la chair, le premier tome de La Danse des Vivants, présentent un homme aliéné, profondément seul, qui s'agite en vain dans un univers absurde où il reste l'objet de peurs viscérales (cf Un bruit). Seules la vanité, l'imagination ou les illusions qu'il entretient sur lui-même (ce que Bruller appelle L'heureuse myopie) le font échapper à une lucidité qui frôle le désespoir. La voie de la connaissance le conduit le plus souvent au doute existentiel, comme l'homme au microscope face à son miroir dans A la poursuite du néant ou le retour sur soi-même. Les titres des huit chapitres de ce premier tome sont éloquents : Comme mouches en bouteille, La prison de verre, L'homme et ses fantômes, Misère de Prométhée ...
La Danse des Vivants, dont nous découvrirons bientôt le deuxième tome, est une oeuvre profondément atypique, où le pictural se fait littéraire, un peu à la manière des gravures de Hogarth. Ce n'est pas un hasard : longtemps après avoir ouvert ce livre pour la première fois, je découvris que Jean Bruller ne faisait qu'un avec Vercors, l'auteur des Animaux dénaturés et du Silence de la mer.
C.G.
photos : C.G.
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27.10.2006
Petits secrets ingresques
Miroirs, fleurs et signatures
J'ai beau apprécier la grande érudition de Daniel Arasse, je trouve celui-ci plus convaincant sur les arcanes de la Renaissance italienne qu'à propos du portrait de Madame Moitessier par Ingres. Sa fameuse théorie de la tache sur la robe fleurie me semble quelque peu tirée par les cheveux. Rappelons les faits : dans Le détail. Pour une histoire rapprochée de la peinture,
Arasse s'attarde sur une petite zone anormalement sombre de la robe de Madame Moitessier ; selon lui, il ne peut s'agir d'une ombre, c'est bel et bien une tache. Cette "souillure" serait le signe, conscient ou non, du désir du peintre pour son modèle.
Comme Freud le concédait lui-même, il y a des moments où un cigare n'est qu'un cigare, et où une ombre ... n'est que l'indice de plis dans le tissu. Autre suggestion d'Arasse, qui me paraît beaucoup plus pertinente : si le peintre place un miroir derrière son modèle, c'est pour pouvoir présenter, en trichant un peu avec les lois de la réfraction, une autre facette d'un type féminin qu'il affectionne particulièrement. Pas de miroir donc dans les portraits masculins d'Ingres, ni derrière le physique ingrat de Caroline Rivière, représentée en plein air.
Lors de l'exposition Ingres du Louvre au printemps dernier, je n'ai compté que trois "portraits au miroir" : la Comtesse d'Haussonville
, Madame de Senonnes et Madame Moitessier. Au-delà de la richesse des coloris et des parures - la Comtesse d'Haussonville est la plus sobre, la palme revient à Madame de Senonnes et ses treize bagues -, je me suis amusée à rechercher dans ces portraits les indices de l'empathie du peintre pour ses modèles.
Premier signe : Ingres entoure de fleurs ses "belles dames"; Madame Moitessier en est littéralement couverte, Madame de Senonnes se voit parée d'une collerette à fleurs de dentelle et d'un châle fleuri tandis que des bouquets s'épanouissent derrière la Comtesse d'Haussonville. L'analogie célèbre entre la femme et la fleur a rarement été aussi bien illustrée.
Plus significatif est l'emplacement de la signature de l'artiste. Dans les trois oeuvres, le nom d'Ingres ne figure pas à la surface de la toile, mais à l'intérieur de la représentation, dans l'univers du modèle. Tandis que Caroline Rivière n'était gratifiée que d'un "INGRES" en bas à droite de son portrait, nos trois dames voient le peintre faire irruption dans leur salon par le biais de sa signature. A défaut d'intimité réelle, Ingres s'immisce ainsi discrètement dans la vie du modèle.
Chez Madame d'Haussonville, la signature se trouve sur le bras du fauteuil, à gauche. "Je m'assiérais volontiers ici, pour converser avec vous ..." semble dire l'inscription ; chez Madame Moitessier, c'est sur la bordure du miroir, à droite, que le peintre écrit son nom, peut être une façon de louer la beauté de son modèle. Mais c'est chez Madame de Senonnes que l'emplacement de la signature est à la fois le plus visible et le plus curieux : Ingres signe sur l'un des billets glissés dans le grand miroir. Est-ce une invitation ? Un rendez-vous ? Un billet doux ? Seuls le peintre et son modèle pourraient répondre à cette question.
C.G.
Jean-Auguste Dominique INGRES
Madame Moitessier assise, 1844 - 1856, huile sur toile, 240 * 178 cm. Londres, The National Gallery.
La Comtesse d'Haussonville, 1845, huile sur toile, 131,8 * 92 cm. New York, the Frick Collection.
Madame de Senonnes, 1814, huile sur toile, 106 * 84 cm. Nantes, musée des Beaux-Arts.
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15.10.2006
Heliko ou l'empreinte du monde
Oeuvres 2004 - 2006
Rouge ! La couleur éclate sur le mur blanc du forum de Grenelle où Jan-Mark Heliko présentait fin septembre ses oeuvres récentes. Même si la toile qui attire d'abord mon regard est pratiquement monochrome, le qualificatif lui convient mal tant les superpositions, les empâtements, les traces de brosse ou de couteau, le travail sur la texture et la matière semblent lui imprimer, en filigrane, une infinité de couleurs. Un peu comme un Soulages, où il serait réducteur de ne voir que du noir. La représentation photographique, impuissante à rendre cette troisième dimension, n'en est que plus frustrante.
Naturellement destiné à l'expression du déséquilibre et du dynamisme, le rouge est parfois légèrement orangé, le plus souvent teinté d'un soupçon de bleu qui lui confère sa profondeur. A quand un IHR (International Heliko Red), à l'image du célébrissime IKB de Klein ? L'oeuvre de Jan-Mark Heliko ne se réduit pourtant pas à une couleur. D'autres toiles mettent en scène le jaune, le noir, le bleu. Mais plus que la teinte, c'est le travail complexe de la matière acrylique qui crée le lien formel entre les oeuvres et, au-delà, la conscience d'un monde en mouvement, d'un déséquilibre permanent.
L'idée d'un gigantesque mikado, d'un jeu de construction sur le point de s'effondrer vient à l'esprit devant ces toiles. Depuis le 11 septembre 2001, la double silhouette des Twin Towers revient comme un leitmotiv. L'artiste ne vit pas dans un cocon. Impliqué dans la vie sociale et politique, il n'a pas d'atelier où il se rendrait comme on va au bureau ; il peint sans crier gare, dans un coin de son salon parisien, lorsque les circonstances l'inspirent ou le bouleversent. Quelques éclaboussures de peinture au plafond témoignent de ces instants de création.
Action painting ? Non, le travail sur la matière est ardu, réfléchi, sans tomber pour autant dans un intellectualisme outrancier. Pas de recherche purement conceptuelle derrière l'oeuvre de Jan-Mark Heliko, mais la conscience d'un monde en mutation duquel la couleur et la matière, toujours intimement liées, permettent de garder une empreinte.
C.G.
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