12.01.2007

Casques héroïques, casques magiques (Poussin)

Parcours subjectif en dix couvre-chefs à travers l'histoire de la peinture (4)

medium_colonne_trajane.2.jpg      Nous sommes à Rome en 1626 ou 1627. Un homme encore jeune, vêtu d'un manteau noir, arpente le Forum Romanum et s'arrête près de l'arc de Constantin. Il examine les bas-reliefs puis sort de sa poche un calepin, sur lequel il réalise quelques croquis. Plus loin, nous le retrouvons au pied de la colonne trajane ; là, il dessine les détails d'un casque de centurion, puis de celui d'un porte-enseigne.

Nicolas Poussin, installé depuis peu dans la Ville Eternelle, prend des notes, des croquis, pour une de ses prochaines oeuvres, la Mort de Germanicus, que vient de lui commander le cardinal Barberini, neveu du pape Urbain VII.

medium_poussin_rinaldo_detail.15.jpgBien que cette promenade studieuse soit purement imaginaire, il est vraisemblable que le peintre se soit ainsi documenté aux sources antiques, en accordant une attention particulière au couvre-chef emblématique de la peinture d'histoire, du "grand genre" cher au XVIIe siècle : le casque ! 

Romain, grec, étrusque, ou de pure fantaisie, celui-ci est de toutes les batailles, de tous les récits héroïques. Poussin n'a pas son pareil pour en faire l'allié de ses compositions rigoureuses, et par là-même, du propos, du dessein de son oeuvre.

Pour nous en convaincre, revenons à la Mort de Germanicus.

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   Le général romain est représenté sur son lit de mort, victime du poison dispensé par ses rivaux. Il est entouré de sa famille éplorée, à droite, et de ses soldats, à gauche. La scène a lieu sur fond d'architecture antique. L'ouverture d'une arcade conduit le regard jusqu'au mur du fond, où un médaillon s'inscrit sous une arcature. C'est là qu'on imagine spontanément le point de fuite du tableau.

En réalité, les différentes lignes de fuite - ces perpendiculaires au plan de vision qui, du fait de la perspective, convergent en un point unique - se rejoignent plus bas. C'est donc sur le casque du soldat drapé de rouge que se situe le point fatidique.

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Cet emplacement n'est pas fortuit. Poussin travaille longuement la composition de ses oeuvres, à l'aide de figurines de cire qu'il place dans une sorte de théâtre miniature, et de fils qu'il tend pour représenter les lignes de fuite. Il est trop attentif à la valeur symbolique de la perspective pour placer le point de fuite à l'extérieur du groupe des soldats, en dehors du théâtre des événements. Ce serait signifier le renoncement voire la lâcheté face à la mort du général romain. Il revient aux soldats de venger leur chef : c'est toute la signification de ce casque-point de fuite qui verrouille la scène, qui scelle la promesse faite à Germanicus expirant par le centurion au bras levé.

     Le casque, chez Poussin, c'est beaucoup moins la puissance militaire que l'héroïsme, le courage, l'intelligence. Les soldats de Germanicus le portent encore alors que la bataille est loin et qu'ils entourent leur chef sur son lit de mort. Enée en est déjà coiffé, bien que Vénus ne lui ait pas encore donné les armes - parmi lesquelles un autre casque ! - forgées pour lui par Vulcain (Venus présentant les armes à Enée).

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A l'inverse, le croisé Rinaldo, qui a ôté son couvre-chef avant de s'endormir, a aussi perdu sa puissance. Il  succombera dans un instant au sort de la sorcière Armida (Rinaldo et Armida).

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Par un pouvoir quasi-magique, le casque confère ainsi la force morale à celui qu'il vient coiffer.  

medium_poussin_germanicus_enseigne2.8.jpgDéjà, dans la tradition antique, le porteur du couvre-chef guerrier se voit doté du pouvoir de l'animal qui y est représenté. Sur le casque de Rinaldo, c'est un lion sculpté qui est censé partager sa force avec le croisé ; dans la Mort de Germanicus, Poussin représente fidèlement, à l'extrême gauche, le casque caractéristique des porte-enseignes, sur lequel est tendue une peau de bête, ici peut être celle d'un loup.

      Après s'en être fait l'interprète, Poussin reprendra à son compte cette idée d'élan vital, de force puisée dans la Nature,  dont le casque serait le détenteur. Il en fournit un exemple dans La Destruction du Temple de Jerusalem (1637), représentant les troupes de l'Empereur Titus lancées à l'assaut du lieu saint.

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A gauche, le casque d'un soldat attire d'emblée le regard. Son panache évoque une crinière, dont la ligne sinueuse renvoie à celle du cheval de Titus, situé comme lui sur la médiane. L'un et l'autre semblent animés d'une force commune, partager un même élan. Par sa blancheur et sa forme, le panache du casque résume la silhouette du cheval ; il pourrait en être l'idéogramme.

medium_poussin_venus_enee_detail.jpgDans Vénus présentant les armes à Enée, ce n'est plus à la seule puissance animale, mais à un ensemble de forces naturelles que fait écho le casque du héros. Si son panache rappelle l'oiseau ou la crinière du cheval, il est également végétal et s'épanouit comme le feuillage de l'arbre à l'arrière-plan, irrigué par la même sève. Le casque est aussi lié au feu, avec ses reflets et les couleurs chaudes de son panache, dont les plumes évoquent autant de flammes. Et de la flamme à l'Esprit, il n'y a pas loin ...

medium_poussin_detail_tancrede.2.jpg      Casques-animaux, casques-feux ou casques-feuilles, tous reflètent la peinture du maître français : souvent austères au premier abord, ils sont le fruit d'une réflexion aboutie et se mettent à parler si l'on prend le temps de les interroger. Qui saura percer le mystère du porteur d'armes de Tancrède et Hermine , dont le casque est si flamboyant qu'il réduit curieusement au rang de seconds rôles les deux héros qu'il est censé servir ?

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C.G. 

Nicolas POUSSIN (1594 - 1665)

 

La Mort de Germanicus, 1627.

     Huile sur toile, 148 * 198 cm. Minneapolis, Minneapolis Institute of Arts.

Vénus présentant les armes à Enée, 1639.

      Huile sur toile, 105 * 142 cm. Rouen, Musée des Beaux-Arts.

Rinaldo et Armida, ~1625.

      Huile sur toile, 80 * 107 cm. Londres, Dulwitch Picture Gallery.

La destruction du Temple de Jerusalem, 1637.

      Huile sur toile, 147 * 198 cm. Vienne, Kunsthistorisches Museum.

Tancrède et Hermine, 1649.

      Huile sur toile, 78 * 65 cm. Saint-Petersbourg, Musée de l'Ermitage.

 

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