04.11.2006

Le dédale magnifique des Arts Décoratifs

Musée ou caverne d'Ali Baba ?  

      D'accord, je n'ai pas le sens de l'orientation, mais je ne suis apparemment pas la seule à m'être perdue dans le dédale du nouveau Musée des Arts Décoratifs. "C'est par où l'Art Nouveau ?", "à quel étage sommes-nous ?", "la sortie, s'il vous plaît ?" : les gardiens - heureusement fort nombreux - sont assaillis de questions. En plus, les ascenseurs ne desservent pas tous les niveaux. Bizarre ... Je me retrouve donc à faire le parcours chronologique à l'envers, à remonter le temps dans un foisonnement incroyable de meubles et objets en tous genres. Les salles consacrées aux réalisations contemporaines sont un peu boudées, ce sont à coup sûr l'Art Déco et l'Art Nouveau qui attirent le plus de visiteurs.

Dans cette caverne d'Ali Baba, mes coups de coeur ont un air d'inventaire à la Prévert. La palme du chic Art Déco revient au mobilier créé par Mallet-Stevens pour le film l'Inhumaine, tourné en 1923. medium_artsdecos.jpgLe bureau, en particulier, est un bijou de sobriété, en métal laqué chocolat, doté de huit tiroirs aux poignées chromées et d'un plateau en cuir, creusé de compartiments en métal argenté. L'oscar de la bizarrerie revient au bestiaire d'Avisseau et de ses émules, qui, dans l'enthousiasme naturaliste du XIXe siècle, peuplent leurs céramiques de poissons, lézards, coquillages, escargots et autres couleuvres dissimulées sous des feuillages plus vrais que nature. Quant à l'objet le plus pratique, c'est sans doute le nécessaire de voyage de la Maréchale Bessière, créé par Martin-Guillaume Biennais vers 1800. Sous un volume relativement réduit, ce superbe coffret d'acajou ne compte pas moins de soixante-deux pièces, composant services à thé et à café, nécessaires de toilette, d'écriture et ... de couture.medium_artsdecos2.jpg

        A côté du foisonnement des vitrines, surchargées de merveilles, les reconstitutions d'intérieurs d'époque, pompeusement appelées period rooms, apportent un rythme en même temps qu'une respiration. L'appartement de Jeanne Lanvin et son célèbre bleu, le cabinet des Fables de l'hôtel Dangé (cf note du 3 octobre dernier), une superbe salle à manger par Louis Süe et André Marre, ou encore le salon de l'hôtel de Serres sont autant d'invitations au rêve... Je me prend à passer de plus en plus rapidement devant les vitrines débordantes, aux cartels malcommodes, pour laisser vagabonder mon imagination dans la splendeur des period rooms.

medium_artsdecos3.2.jpgEn parallèle du parcours chronologique, le Musée propose deux "Galeries d'Etude", qui mettent en regard des objets d'époques différentes répondant à un même besoin. Si la première galerie, "SE REPOSER", ne me convainc pas - on se croirait dans une réserve du Mobilier National... -, la seconde, "SE NOURRIR", est très amusante, mais gagnerait à un peu plus de hiérarchisation et d'explications. Dans la vitrine thématique "Maintenons, buvons !", un verre marqué "Perrier" côtoie ainsi un gobelet de vermeil des années 1775. Histoire de l'art comparée ? Je finis le voyage avec le wagon restaurant de l'Etoile du Nord, dont l'acajou d'un salon particulier a comme un parfum de nostalgie.

      Non loin, la Galerie Dubuffet  semble quelque peu incongrue. Certes, c'est bien au Musée des Arts Décoratifs que l'artiste donna sa collection personnelle, mais un prêt au Centre Pompidou ou au Palais de Tokyo aurait permis une meilleure valorisation de cet ensemble de grande qualité. La plupart des visiteurs, qui ne semblent pas férus d'art moderne, passent sans un regard devant Rue de Passy, lèche dodo ou L'âne égaré, pour aller dans la Galerie des jouets ! Cette curieuse juxtaposition de deux galeries sans rapport est à l'image du musée tout entier : une caverne d'Ali Baba qui aurait mérité un peu plus d'organisation et de cohérence, quitte à exposer moins d'objets.

C.G.

Musée des Arts Décoratifs - 107, rue de Rivoli, Paris Ier.

03.10.2006

Une heureuse restauration : les boiseries de Madame Dangé

Du boudoir au musée…en passant par l’armée

        En 1750, le fermier-général François-Balthazar Dangé acquiert un hôtel particulier à Paris, place Vendôme. Il fait orner le boudoir de sa femme, situé au premier étage, de boiseries en chêne illustrant les Fables de La Fontaine. medium_madame_dange.3.jpgSi vous flânez au Louvre, vous y rencontrerez peut-être Madame Dangé, sur un portrait de Tocqué, élève de Nattier. Elle y apparaît vêtue d’une robe gris perle ornée de dentelles et s’occupe à la broderie d’un mouchoir dans les mêmes teintes. On l’imagine aisément, penchée sur son ouvrage, dans l’atmosphère poudrée du boudoir aux moulures roses et vert d’eau, levant parfois la tête vers les panneaux aux délicats paysages champêtres. Changement radical un siècle plus tard : l’hôtel Dangé devient le QG de la 1ère division militaire. Que penser de valeureux officiers évoluant parmi des boiseries aux nuances outrageusement féminines ? Il faut repeindre ! Les couleurs pastel des moulures sont masquées par une dorure, les teintes délicates des scènes de fables sont foncées : voici un décor plus sérieux, plus viril !

L’hôtel, dévolu entre temps au Gouverneur militaire de Paris, est désaffecté à la fin du XIXe siècle et les boiseries déposées au Louvre. Elles sont aujourd’hui présentées par le Musée des Arts Décoratifs, qui a décidé de leur rendre leur aspect du XVIIIe siècle, à l’exception de quelques panneaux, restaurés dans leur version XIXe. L’impression est curieuse : à gauche de l’entrée du Cabinet des Fables, les boiseries dorées des militaires, partout ailleurs, la délicatesse sucrée du boudoir de Madame Dangé. Pas un visiteur qui n’exprime son avis, qui ne fasse son choix. Faute d’être artistiquement correcte, je pencherais plutôt pour les ors du XIXe…

medium_arts_deco.3.jpgmedium_arts_deco2.3.jpgAu-delà des préférences de chacun, cette restauration hétérogène a le mérite de poser la question de la vie d’une œuvre d’art. L’œuvre est-elle « définitive » une fois posés les pinceaux, le burin ou le ciseau de l’artiste qui la fit naître ? Doit-elle être figée dans cette « version originale » ? Le temps, bien sûr, sera le premier à effectuer ses retouches malheureuses : à défaut de pigments stables, le vert devient bleu ou brunâtre, le jaune de chrome vire au marron, le carmin au rose pâle. Le cas de nos boiseries est différent. Contrairement au passage du temps, l’action a posteriori de l’homme sur une œuvre d’art ne relève pas de la seule chimie, du choix malheureux d’un pigment bon marché ou instable ; il peut s’agir, comme à l’hôtel Dangé, d’une simple question de goût, de convenance ; plus souvent, l’intervention humaine est motivée par des raisons politiques, religieuses ou morales. C’est l’exemple célèbre du Jugement Dernier de Michel-Ange, dont les personnages, trop dénudés aux yeux du concile de Trente, se firent sinon rhabiller, du moins voiler par Daniele da Volterra, qui y gagna le surnom de « braghettone ». Quelles qu’en soient les raisons, la transformation volontaire d’une œuvre – grandiose plafond de la Sixtine ou modestes boiseries de Madame Dangé - appartient à son histoire ; à ce titre, et lorsqu’elle ne relève pas du saccage, elle mérite à mes yeux de n’être pas intégralement gommée par un restaurateur trop puriste. L’œuvre peut y gagner une dimension nouvelle, laissant affleurer les regards successifs de ceux qui l’ont connue ; elle devient le reflet des mentalités et des goûts, fluctuant au fil du temps, mais aussi une invitation à la modestie. Qui sait si nos choix artistiques d’aujourd’hui ne seront pas balayés par les certitudes de demain ?

 

C.G.