05.02.2007
Une Marie-Madeleine peu orthodoxe
Donatello et l'iconographie de Marie-Madeleine
Trois femmes des Evangiles ont été confondues au fil des siècles pour forger l'iconographie de Marie-Madeleine. D'un côté, Marie de Magdala, que Jésus délivre de sept démons et qui fut la première à le voir ressuscité ; de l'autre, Marie de Béthanie et une pécheresse anonyme, qui toutes deux, dans des passages distincts du Nouveau Testament, versèrent du parfum sur les pieds de Jésus puis essuyèrent ceux-ci avec leurs cheveux.
Pour des générations d'artistes, la figure de Marie-Madeleine est donc celle de la pécheresse repentie, femme sensuelle à la longue chevelure, sorte d'Eve transformée par sa rencontre avec le Christ. Elle est souvent représentée se lamentant au pied de la croix ou face au Christ sorti du tombeau, qui lui ordonne de ne pas le toucher (Noli me tangere). Sur ce bas-relief de Tilman Riemenschneider (~1490-92), le pot à onguent que tient Marie-Madeleine rappelle l'épisode du parfum versé sur les pieds de Jésus.
Selon la légende, la sainte vécut ensuite vêtue de sa seule chevelure dans la grotte provençale de la Sainte Baume, d'où, chaque jour, les anges la conduisaient au Paradis pour un concert céleste. Dans l'église inférieure d'Assise, Giotto la représente ainsi portée dans les airs, en conversation avec ses compagnons ailés.

Aux antipodes de ces représentations traditionnelles, la Marie-Madeleine de Donatello est à proprement parler effrayante.

Ce visage de spectre aux orbites profondément creusées, à la bouche édentée dépourvue de lèvres offre une vision de cauchemar plutôt que de rachat. Derrière les paupières lourdes, le regard est plus désespéré que suppliant. On pourrait croire qu'il s'agit de celui d'une vieille femme, mais la silhouette droite, les mains lisses, l'abondance de la chevelure viennent infirmer cette impression. La culpabilité semble avoir rongé ce corps de l'intérieur, le rapprochant prématurément de la mort.
Cette oeuvre n'est pas une commande. Donatello a près de soixante-dix ans lorsqu'il la réalise, il n'a rien à prouver, aucun mécène à séduire. Abandonnant le bronze et le marbre, qu'il a si souvent travaillés dans des oeuvres "officielles", il utilise un matériau pauvre, le bois, pour traduire la misère physique et morale de Marie-Madeleine.
La violence dans le traitement de la matière rejoint l'audace du propos : en rupture avec l'iconographie traditionnelle, Donatello présente une femme sans Dieu. Regardez les mains de Marie-Madeleine : elles essaient de se joindre en un geste de supplique, mais n'y parviennent pas, un peu comme deux aimants de même polarité qu'on tenterait en vain de rapprocher.
Le désespoir est tel que toute prière semble inutile. Peut être Marie-Madeleine cherche-t-elle la repentance, mais Dieu ne lui répond pas. Loin d'être transfigurée par une rencontre avec le Christ, elle est déformée, décharnée. Les tendons du cou, l'ossature des bras, des pieds, du visage (admirons au passage l'exactitude des connaissances anatomiques de Donatello, nous ne sommes qu'au milieu du XVe siècle !) montrent sa maigreur autant que son désespoir.
Mais sommes-nous bien face à la représentation d'une sainte ? N'est-ce pas plutôt l'allégorie combinée du remords et du désespoir ? A moins que Donatello n'aie regardé du côté de la mythologie.
Ces mèches épaisses et désordonnées, qui s'étirent sur le corps de la pécheresse, rappellent davantage les serpents couvrant la tête des Gorgonnes que la chevelure sensuelle, apanage traditionnel de la sainte. Marie-Madeleine serait-elle aussi Méduse ?
La seule des Gorgonnes à être mortelle, a, comme ses deux soeurs, le pouvoir de changer qui la regarde ... en statue ! Une figure mythique qui ne peut laisser indifférent un sculpteur.
Plus tard, au XVIIe siècle, Marie-Madeleine sera souvent associée au crâne des vanités, dans une méditation sur la mort. Pour Donatello, elle est déjà elle-même figure de mort, dans cette représentation quasi-hérétique pour l'époque puisque faisant fi de la rencontre avec le Christ ; l"expressionnisme" violent de cette oeuvre restera sans héritier immédiat, comme une parenthèse audacieuse dans des décennies de Madeleines aussi douces que douloureuses.
C.G.
Tilman RIEMENSCHNEIDER : Noli me tangere, 1490-1492.
Bois. Eglise de Münnerstadt.
GIOTTO : Marie-Madeleine parlant avec les anges, ~1320.
Fresque. Assise, Basilique Saint François, église inférieure.
DONATELLO : Marie-Madeleine pénitente, 1453-1455.
Bois, H : 128 cm. Florence, Museo dell Opera del Duomo.
Georges de LA TOUR : Madeleine à la veilleuse, 1630-1635.
Huile sur toile, 128 * 94 cm. Paris, Musée du Louvre.
Photos : http://www.commons.wikimedia.org/ et http://www.wga.hu/
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