21.10.2006
La cité idéale de Mallet-Stevens
Un rêve d'architecte
C'est lui qu'on aperçoit d'abord en pénétrant dans l'impasse : un superbe cèdre bleu, au fond sur la gauche. Planté à l'initiative de Madame Reifenberg, première occupante du numéro 8, il est la mémoire de la rue Mallet-Stevens.
Difficile d’imaginer aujourd’hui ce que fut, en juillet 1927, l’inauguration de cette voie privée du XVIe arrondissement de Paris. Le Directeur des Beaux-Arts, le Préfet de Police, le Préfet de la Seine font partie des officiels. Tout un aréopage se presse dans cette cité idéale. L'événement est même filmé pour les actualités cinématographiques. Un an plus tôt, Daniel Dreyfus, propriétaire d'un terrain à Auteuil, fait appel à Rob Mallet-Stevens pour lotir l'endroit. L'architecte imagine alors cette rue - c'est en fait une longue impasse - bordée par cinq hôtels et un pavillon de gardien.
Il conçoit chaque maison comme un immense bloc à sculpter, comme un jeu de cubes, de parallélépipèdes et de cylindres blancs. Les différents volumes s’emboîtent en créant autant de niveaux, de décrochés, de terrasses. Priorité à l’espace, à la lumière, avec de très larges baies, au confort : fait exceptionnel pour l'époque, chaque maison possède son chauffage central. Pour les "finitions", Mallet-Stevens fait appel aux artistes habituellement associés à ses projets : Louis Barillet, maître-verrier, pour les vitraux géométriques qui ornent les cages d'escalier, Jean Prouvé pour les serrures et ferronneries.
Parmi les heureux riverains, une pianiste, Madame Reifenberg, des sculpteurs, les frères jumeaux Jan et Joël Martel, l'ancien propriétaire du terrain, Daniel Dreyfus, et Rob Mallet-Stevens lui-même. Des personnages à la Modiano, qui appartiennent au même cercle d'amis et vivent en harmonie dans cette rue un peu curieuse. Mais après la guerre, l'endroit sombre dans l'oubli. Avec ses premiers habitants s'éteint peu à peu la mémoire de la cité idéale. Mallet-Stevens meurt en 1945, les frères Martel en 1966. L'oeuvre de Rob n'intéresse plus personne. Les hôtels sont surélevés par des architectes sans scrupules, les plans intérieurs modifiés, certains vitraux détruits.
Seul à avoir conservé intacts ses volumes intérieurs, l'ancien atelier des jumeaux Jan et Joël Martel occupe le rez-de-chaussée du n° 10. C'est dans cet hôtel, qui comporte aussi trois appartements en étages, que se cache le bijou de la rue. Entrons !
Le vaste espace du rez-de-chaussée, structuré sur trois niveaux, évoque un paquebot et ses coursives. A l'entrée de l'actuelle cuisine, une petite marche rappelle l'ancienne fonction de la pièce. C'est là que les frères Martel, utilisant l'eau de la fontaine toujours en place, préparaient le plâtre de leurs futures oeuvres. La légère dénivellation permettait d'éviter tout risque d'inondation du reste de l'atelier.
A l'opposé, une série de marches mène à un petit palier, d'où part, à côté d’un somptueux panneau sculpté tout en miroirs, un étroit escalier en colimaçon qui dessert
les trois appartements des étages. Rien d'extraordinaire au premier abord. Il faut s'approcher, lever la tête ... ou baisser les yeux. Deux miroirs circulaires sont placés au centre de la cage d'escalier, l'un au sol du rez-de-chaussée, l'autre au plafond du dernier étage. La réflexion réciproque produit un effet magique : que l'on regarde en bas ou en haut, les spirales s'enroulent à l'infini, les marches montent vers le ciel ou s'enfoncent dans un puits sans fond. L'escalier de Mallet-Stevens est une merveille de simplicité, un joyau propice à la rêverie. Comme l'emblème du talent sans fin d'un architecte longtemps oublié.
C.G.
NB : l'atelier des frères Martel, au 10 de la rue Mallet-Stevens, est une propriété privée. Il est ouvert à la visite lors des Journées du Patrimoine.
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