08.10.2007
Comme dans un moulin ...
Un coup de poing sur le Pont d'Argenteuil
Je mettais, hier soir, la dernière main à une note sur la Pietà de Villeneuve-les-Avignon (plus je m'y plonge, plus j'y fais de découvertes, donc cela traîne un peu ...) lorsque j'appris par les informations la regrettable incursion de quelques visiteurs éméchés au Musée d'Orsay, suivie d'un coup de poing malheureux dans une toile de Monet. Ce qui me surprend le plus dans cette affaire, ce sont les commentaires des autorités : "ouf ! Il ne s'agissait pas de voleurs !" se réjouit la Direction du musée, tandis que Madame Albanel explique : "il y a eu un problème de verrou ; la porte a cédé quand elle a été secouée". Je remarque, soit dit en passant, que la porte d'entrée de mon appartement est plus solide que celle du Musée d'Orsay, bien que je n'aie pas le bonheur de posséder de collection impressionniste.
Face à ces réactions navrantes, deux réflexions me viennent à l'esprit :
1) A aucun moment, il ne semble avoir été question, après la découverte de cet acte de vandalisme, de muter le conservateur et de limoger le chef de la sécurité. Non, la notion de responsabilité paraît totalement absente du débat ; au lieu d'une réflexion sérieuse sur la protection des oeuvres d'art, il est question de faire une nouvelle loi pour punir plus sévèrement les auteurs de vols ou dégradations. Dans la plupart des entreprises, une telle faillite de la sécurité aurait été sanctionnée puis suivie d'un "plan d'action" afin que la chose ne se reproduise pas. Mais c'est vrai, nous ne sommes pas dans le privé ...
2) Il y a quelque temps, la polémique fit rage à propos du Louvre qui, acceptant de "prêter" des oeuvres contre devises sonnantes et trébuchantes, fut accusé de vendre son âme au diable d'Abou Dhabi. "L'art n'est pas une marchandise comme les autres" , "le Louvre n'est pas à vendre !" ... etc etc.
Il serait souhaitable qu'en matière de sécurité, l'oeuvre d'art soit une marchandise aussi précieuse que les autres. Si les dollars d'Abou Dhabi peuvent permettre d'éviter que d'autres toiles soient à la merci du premier ivrogne venu, les états d'âme n'ont pas lieu d'être.
C.G.
22:00 Publié dans Au fil des musées ... | Lien permanent | Commentaires (9) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Musée d'Orsay, Monet, Pont d'Argenteuil, Louvre
25.04.2007
Surprenant Bastien-Lepage
Entre réalisme et impressionnisme![]()
Une espèce d'immense chromo ! Et une déception en proportion ... L'exposition Bastien-Lepage du musée d'Orsay commence plutôt mal, avec ce Chant du Printemps si mièvre, entouré d'oeuvres académiques que le peintre, entré premier à l'Ecole des Beaux Arts en 1868, présente chaque année au Salon où triompha son maître Cabanel.
Aurions-nous juste affaire à l'un de ces "salonnards" impénitents, à une époque où le talent est davantage du côté des refusés ? La vision serait simpliste et ces messieurs du Salon eux-mêmes ne s'y sont pas trompés. Aux peintures d'histoire, ils préfèrent de saisissants portraits de famille, et surtout les grands tableaux ruraux qui font rapidement la célébrité de Bastien-Lepage.
Devant les Foins, je suis d'emblée frappée par les verts splendides, que réveillent des bruns-rouges ; les couleurs impressionnistes ne sont pas loin. La précision est en revanche quasi-photographique, même si le réalisme - Zola voit en Bastien-Lepage l'héritier de Millet et Courbet - est mâtiné d'idéal champêtre. Bastien-Lepage poursuit ses portraits de gens du peuple à l'occasion de plusieurs séjours londoniens. Aux toiles rurales succèdent scènes de rue et représentations des petits métiers. Toujours le même naturalisme, mais le pathos manque de retenue.
Au Petit cireur de bottes, je préfère une merveille peu connue (impossible d'en trouver une reproduction sur le web !), la Chaîne (1882), venue du Musée des Beaux Arts de Tournai. Au pied d'un immense incendie, de petites silhouettes, dans l'ombre, forment une chaîne humaine, image dérisoire de solidarité face aux énormes flammes orangées qui occupent l'arrière-plan. Je ne serais pas surprise d'apprendre que Bastien-Lepage a eu l'occasion, lors d'un séjour à Londres, d'admirer les toiles de Turner consacrées à l'incendie du Parlement de 1834 ...
Parmi les dernières toiles de cette rétrospective, La Communiante, parfaitement symétrique, a quelque chose d'irréel, de fantomatique. Le catalogue évoque à son sujet Ingres et Holbein, j'y retrouve aussi les symbolistes ou encore les silhouettes blanches de Maurice Denis.
On l'imaginerait bien suivant l'Enterrement d'une jeune fille, dont l'exposition présente deux remarquables études au crayon. L'oeuvre, dont Bastien Lepage aurait fait le négatif de l' Enterrement à Ornans de Courbet, ne vit jamais le jour. Le peintre mourut à trente-six ans, à l'heure où triomphaient les impressionnistes.
C.G.
Jules BASTIEN-LEPAGE (1848 - 1884)
Paris, Musée d'Orsay. Du 6 mars au 13 mai 2007.
La Chanson du Printemps, 1874.
Huile sur toile, 148 * 100 cm. Verdun, Musée de la Princerie.
Les Foins, 1878.
Huile sur toile, 181 * 199 cm. Paris, Musée d'Orsay.
Saison d'octobre, récolte des pommes de terre, 1879.
Huile sur toile, 181 * 199 cm. Melbourne, National Gallery of Victoria.
Petit cireur de bottes, 1882.
Huile sur toile, 132 * 89 cm. Paris, Musée des Arts Décoratifs.
La Communiante, 1875.
Huile sur toile, 50 * 35 cm. Tournai, Musée des Beaux-Arts.
10:50 Publié dans Au fil des expos ... | Lien permanent | Commentaires (11) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Bastien-Lepage, Cabanel, Caillebotte, Courbet, Denis, Millet, Musée d'Orsay
05.12.2006
Maurice Denis, peintre chrétien
La foi d'un nabi
Deux des plus grands mystères catholiques dominent les oeuvres religieuses de Maurice Denis : l'Annonciation et la Résurrection.
L'Annonciation, comme promesse de famille et de maternité, renvoie directement, chez Denis, à la figure de Marthe, sa femme, sa muse, qu'il ne cesse de représenter. Avec l'annonce de l'Incarnation, le divin se fait humain et c'est sans doute ce qui touche particulièrement "le nabi aux belles icônes". Son art n'est-il pas une forme d'incarnation de sa foi ? Il cherche à témoigner de l'actualité du message évangélique en replaçant des scènes bibliques dans le contexte de son époque. Mystère catholique, une Annonciation de 1889, est ainsi figurée dans un cadre moderne. L'ange Gabriel y est remplacé par un diacre discrètement auréolé qu'accompagnent deux enfants.
Les oeuvres consacrées à la Résurrection sont tout autres : le mystère de la foi, la transcendance sont traduites par une sobriété, une simplification extrêmes. Ce sont les femmes, premiers témoins du tombeau vide, que montre Denis. Les silhouettes blanches, irréelles, de Procession pascale sous les arbres (1892) semblent glisser sur le sol, effleurant les arabesques bleues des ombres végétales. Pleureuses en noir et orantes en blanc animent Mystère de Pâques (1891), tandis que la Marie-Madeleine du Noli me tangere au ruisseau bleu (~1892) ne nous est visible que par son dos blanc-bleuté. A quoi bon s'appesantir sur des vêtements, sur des visages, l'essentiel est ailleurs, dans le mystère pascal, semble nous dire l'artiste.
L'oeuvre de Maurice Denis ne se réduit certes pas à ses tableaux ou décors religieux. Sa foi et son art sont cependant indissociables, n'en déplaise à certains critiques d'art, parfois gênés par les professions de foi répétées de l'artiste. "Oui, il faut que je sois un peintre chrétien" écrit-il dès l'adolescence. Il n'en démordra jamais. Comme Gauguin, chez qui le syncrétisme remplace le catholicisme, son oeuvre tout entier renvoie à la notion de sacré.
La nature vue par Denis est une réalisation divine, avec des arbres comme des piliers de cathédrale, des jardins clos où la bien-aimée attend l'amour, des édens méditerranéens - même si c'est la Bretagne qui sert de modèle -. "L'Art est la sanctification de la nature", écrit le peintre.
Nabi dans sa jeunesse, plus classique après ses voyages en Italie, Denis restera toujours fidèle au symbolisme, à sa volonté de synthétiser, de traduire une émotion par la forme et la couleur, même si ses moyens picturaux évoluent. Dans les années 1890, ses oeuvres sont marquées par l'audace des aplats de couleur pure, l'absence de perspective, le cloisonnisme, l'arabesque décorative. Taches de soleil sur la terrasse (1890) pourrait être le pendant du fameux Talisman réalisé deux ans plus tôt par Sérusier sous la "dictée" de Gauguin. L'Echelle dans le feuillage (1892) - serait-ce une échelle de Jacob ? - renvoie aux arabesques de l'Art Nouveau et utilise un procédé qu'affectionne Denis : la représentation multiple d'une même figure. Le cadre est décoré par Marthe.![]()
Après son voyage à Rome de 1898, il revient au modelé et à des teintes plus douces. C'est la période des "Plages" - il achète en 1908 la villa Silencio à Perros-Guirec - et des grands ensembles décoratifs : une Histoire de Psyché (1908-1909)
pour le salon d'un hôtel particulier moscovite - exceptionnellement présentée à l'exposition du musée d'Orsay - , des décors pour des théâtres ou des églises. On lui a reproché ses "bondieuseries", qui s'opposeraient à l'audace nabi de sa jeunesse. Il est pourtant bien loin, l'art saint-sulpicien cher au XIXe siècle ! Denis déteste autant le naturalisme que l'académisme. Toute sa vie, il reste aussi fidèle à l'esprit des nabis qu'à sa foi catholique. Comment taxer de réactionnaire celui qui ne craint pas de travailler avec des architectes modernes, tel Auguste Perret, et qui, à contre-courant du goût ambiant pour les dorures néo-gothiques, promeut le renouveau de l'art religieux, avec la création des Ateliers d'Art sacré en 1919 ?
La dernière oeuvre de Maurice Denis est un émouvant petit format, profondément nabi, dominé par les aplats jaunes et verts de la montagne couverte de végétation.
Elle peut être vue comme un simple paysage ou comme une invitation à la méditation, à la prière, puisque les toits gris clair sur lesquels plonge le regard sont ceux de la Chartreuse du Reposoir, vue des sommets (1943). Cette ultime merveille, issue d'une collection privée, confirme ce que l'on pressent tout au long de l'exposition du musée d'Orsay : la distinction entre sacré et profane est finalement bien peu pertinente pour "le nabi aux belles icônes".
C.G.
Maurice Denis. Musée d'Orsay, Paris VIIe. Du 31 octobre 2006 au 21 janvier 2007.
22:30 Publié dans Au fil des expos ... | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : Maurice Denis, peinture, Musée d'Orsay, nabis, symbolisme