25.09.2006
Pauvre Titien !
Un profil de médaille, un audio guide et une horloge
Tout commence à la caisse du musée du Luxembourg, où ma carte « famille nombreuse » est inopérante : pan ! 10 €. Attention, le billet d’entrée n’inclut pas l’audio guide : re-pan ! 4,50 €. Bref, Titien, le pouvoir en face me coûte d’emblée quelques cent francs. Qu’à cela ne tienne, j’espère naïvement en apprendre davantage sur le maître vénitien grâce à mon précieux guide électronique. Confiante, je m’avance vers un profil de François Ier et appuie sur la touche ad hoc de l’instrument. Et là, stupeur : pas un mot sur les teintes éclatantes du pourpoint royal, ni sur la touche si libre de celui qui ira jusqu'à étaler la peinture avec les doigts. Rien non plus sur le sourire discret du monarque ni sur le fond uni rompu par une bande verticale, pourtant caractéristique des portraits du maître. Non, la voix enregistrée m’apprend seulement que, si François Ier est figuré de profil, c’est parce que le Titien ne l’a jamais rencontré et n’eut pour modèle qu’une médaille de Cellini. L'explication est un peu courte ... Un peintre de la réputation du Titien eut sans peine obtenu qu'on lui apporte, en plus de la fameuse médaille, un des nombreux portraits du roi déjà existants. Non, je parierais que c'est l'artiste lui-même qui a choisi ce profil, plus qu'il ne lui a été imposé.
Mettons-nous un instant à sa place... La commande de la cour de France est flatteuse mais embarrassante car François Ier est le grand rival de Charles Quint, bienfaiteur du Titien. Comment satisfaire le commanditaire sans fâcher le mécène ? Le portrait de trois quarts indiquerait une certaine proximité du peintre avec son modèle, du moins un regard réciproque qui n'a pas lieu d'être. La représentation de profil a l'avantage d'être plus distante - ne pas mécontenter Charles Quint ! - tout en inscrivant François Ier dans une dynastie : le premier portrait royal connu est celui de Jean le Bon, ancêtre de François Ier, figuré de profil au XIVe siècle. De là à qualifier la pose d'archaïsme ... Mais non ! Le maître est malin et s'empresse de rompre le hiératisme de la posture par un fin sourire où se lisent à la fois l'habileté et la bienveillance du roi. A moins que ce ne soit le sourire du Titien lui-même, heureux de s'être si bien sorti de ce casse-tête artistico-diplomatique ? Finalement, l'audio-guide défaillant m'oblige à trouver les réponses à mes propres questions ...
Continuons la visite ! Mon compagnon électronique va sans doute révéler ses talents. Hélas, après quelques notes de musique baroque, je n’ai droit, au fil des portraits et des numéros, qu’à des commentaires indigents : si le CV des personnages représentés est laborieusement détaillé, c’est pour mieux ignorer toute notion de composition, d’iconographie, de couleur ou de touche, en résumé, tout ce qui fait l’essence d’une œuvre. Devant le portrait d’un chevalier de Malte effleurant une horloge de la main gauche, mon guide se perd en supputations sur l’identité du personnage, pour conclure que l’horloge est probablement une référence au patronyme de l'inconnu. La belle affaire ! Point n’est besoin d’être docteur en histoire de l’art pour savoir que l’horloge, comme le sablier, est un symbole du temps qui passe et donc de la vanité de la vie terrestre. Non loin, un instrument similaire est représenté sur le portrait de Cristoforo Madruzzo, dont le nom n’a rien à voir avec une pendule !
Lassée, j'éteins définitivement l'audio-guide et replonge dans les splendeurs du maître vénitien en me promettant de ne plus laisser une petite boîte noire s'interposer entre lui et moi.
C.G.
Titien, le pouvoir en face. Musée du Luxembourg, 19 rue de Vaugirard, Paris VIe. Du 13 septembre 2006 au 21 janvier 2007.
14:25 Publié dans Au fil des expos ... | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Titien, peinture, portrait