17.11.2006
Les éléphants de la Porte Dorée
100% Art Déco !
Au show multimédia du nouvel aquarium du Trocadéro, je préfère sans conteste l'ambiance un peu désuète de l'aquarium tropical du Palais de la Porte Dorée. Et puis, je l'avoue, emmener mes fils
contempler les poissons est avant tout l'occasion d'admirer une fois de plus le bijou Art Déco qu'est l'ancien Musée des Colonies.
Dès la sortie du métro, quelques palmiers donnent le ton. Devant le perron du bâtiment, des lionnes de pierre veillent. Seul monument restant de l'Exposition Coloniale de 1931, le palais est bien loin de l'exotisme artificiel des coupoles et minarets qui fleurirent alors à Paris. C'est d'abord, pour l'époque, un bâtiment innovant, qui utilise aussi bien des matériaux modernes - béton armé et grès cérame - que des bois précieux pour ses décors. Son architecte Albert Laprade, officia notamment au Maroc, où, à la demande de Lyautey, il reconstruisit la ville indigène de Casablanca.
Derrière les hautes colonnes de la façade, se déploie le chef-d'oeuvre des lieux : un prodigieux bas-relief en pierre du Poitou, couvrant une surface de 1200 m2. L'oeuvre est due à Alfred Janniot,
décorateur des paquebots Ile de France et Normandie, et plus tard, du Palais de Tokyo à Paris. La richesse du décor, la profusion des motifs contrastent avec la sobriété du "trait", avec la stylisation typiquement années 30.
La France, au centre, est entourée de ses ports - Saint-Nazaire, Le Havre, Bordeaux, Marseille - et de l'aéroport du Bourget. De grands navires, toutes voiles dehors, amènent vers la Mère Patrie les richesses de l'empire colonial.
A droite, l'Asie et l'Océanie, à gauche, l'Afrique et les Antilles, sont figurées comme des jungles merveilleuses, des terres d'abondance, paradis terrestres débordant d'animaux et de fruits. Ma préférence va aux éléphants, véritablement somptueux, qui animent de leur puissance les deux côtés - Afrique et Asie - du bas-relief. Clichés faciles d'un monde rêvé ? Représentations idylliques à la gloire d'un système ? Ce bas-relief est avant tout la plus grande oeuvre Art
Déco de Paris, invitation au rêve d'une extraordinaire beauté.
Après avoir gravi le perron, nous pénétrons dans le palais, où les visiteurs, attendant leur ticket d'entrée pour l'aquarium, semblent totalement indifférents au décor.
A la vaste salle centrale, un peu froide, je préfère l'intimité des petits salons ovales, à chaque extrémité du hall. L'un est consacré à l'Afrique, l'autre à l'Asie. Ils sont tous deux ornés de fresques et meublés par Ruhlmann et Printz. Je m'imagine aisément dans un des fauteuils club du salon Asie, sirotant un cocktail bizarre en contemplant, sur les murs, les danses indiennes des adeptes de Shiva. Je crois entendre, au loin, les notes d'une cithare ...
"Maman ! On y va ?". Mon fils aîné piaffe. J'abandonne donc pour un temps mes rêves exotiques, allons voir les poissons !
C.G.
Palais de la Porte Dorée, Paris XIIe. Métro Porte Dorée.
10:25 Publié dans Au fil de mes pas ... | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note | Tags : Art déco, architecture, Paris, Porte Dorée, Janniot, Laprade
21.10.2006
La cité idéale de Mallet-Stevens
Un rêve d'architecte
C'est lui qu'on aperçoit d'abord en pénétrant dans l'impasse : un superbe cèdre bleu, au fond sur la gauche. Planté à l'initiative de Madame Reifenberg, première occupante du numéro 8, il est la mémoire de la rue Mallet-Stevens.
Difficile d’imaginer aujourd’hui ce que fut, en juillet 1927, l’inauguration de cette voie privée du XVIe arrondissement de Paris. Le Directeur des Beaux-Arts, le Préfet de Police, le Préfet de la Seine font partie des officiels. Tout un aréopage se presse dans cette cité idéale. L'événement est même filmé pour les actualités cinématographiques. Un an plus tôt, Daniel Dreyfus, propriétaire d'un terrain à Auteuil, fait appel à Rob Mallet-Stevens pour lotir l'endroit. L'architecte imagine alors cette rue - c'est en fait une longue impasse - bordée par cinq hôtels et un pavillon de gardien.
Il conçoit chaque maison comme un immense bloc à sculpter, comme un jeu de cubes, de parallélépipèdes et de cylindres blancs. Les différents volumes s’emboîtent en créant autant de niveaux, de décrochés, de terrasses. Priorité à l’espace, à la lumière, avec de très larges baies, au confort : fait exceptionnel pour l'époque, chaque maison possède son chauffage central. Pour les "finitions", Mallet-Stevens fait appel aux artistes habituellement associés à ses projets : Louis Barillet, maître-verrier, pour les vitraux géométriques qui ornent les cages d'escalier, Jean Prouvé pour les serrures et ferronneries.
Parmi les heureux riverains, une pianiste, Madame Reifenberg, des sculpteurs, les frères jumeaux Jan et Joël Martel, l'ancien propriétaire du terrain, Daniel Dreyfus, et Rob Mallet-Stevens lui-même. Des personnages à la Modiano, qui appartiennent au même cercle d'amis et vivent en harmonie dans cette rue un peu curieuse. Mais après la guerre, l'endroit sombre dans l'oubli. Avec ses premiers habitants s'éteint peu à peu la mémoire de la cité idéale. Mallet-Stevens meurt en 1945, les frères Martel en 1966. L'oeuvre de Rob n'intéresse plus personne. Les hôtels sont surélevés par des architectes sans scrupules, les plans intérieurs modifiés, certains vitraux détruits.
Seul à avoir conservé intacts ses volumes intérieurs, l'ancien atelier des jumeaux Jan et Joël Martel occupe le rez-de-chaussée du n° 10. C'est dans cet hôtel, qui comporte aussi trois appartements en étages, que se cache le bijou de la rue. Entrons !
Le vaste espace du rez-de-chaussée, structuré sur trois niveaux, évoque un paquebot et ses coursives. A l'entrée de l'actuelle cuisine, une petite marche rappelle l'ancienne fonction de la pièce. C'est là que les frères Martel, utilisant l'eau de la fontaine toujours en place, préparaient le plâtre de leurs futures oeuvres. La légère dénivellation permettait d'éviter tout risque d'inondation du reste de l'atelier.
A l'opposé, une série de marches mène à un petit palier, d'où part, à côté d’un somptueux panneau sculpté tout en miroirs, un étroit escalier en colimaçon qui dessert
les trois appartements des étages. Rien d'extraordinaire au premier abord. Il faut s'approcher, lever la tête ... ou baisser les yeux. Deux miroirs circulaires sont placés au centre de la cage d'escalier, l'un au sol du rez-de-chaussée, l'autre au plafond du dernier étage. La réflexion réciproque produit un effet magique : que l'on regarde en bas ou en haut, les spirales s'enroulent à l'infini, les marches montent vers le ciel ou s'enfoncent dans un puits sans fond. L'escalier de Mallet-Stevens est une merveille de simplicité, un joyau propice à la rêverie. Comme l'emblème du talent sans fin d'un architecte longtemps oublié.
C.G.
NB : l'atelier des frères Martel, au 10 de la rue Mallet-Stevens, est une propriété privée. Il est ouvert à la visite lors des Journées du Patrimoine.
19:45 Publié dans Au fil de mes pas ... | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Mallet-Stevens, architecture, Martel, Barillet, Prouvé
27.09.2006
Une surprise architecturale
Guimard au-delà de l'Art Nouveau
C’est une étroite maison à deux étages, cachée dans une impasse du XVIe arrondissement. La façade asymétrique est habillée de ciment blanc et rythmée par une alternance de stries horizontales. Un bow-window annonce le salon ; un vitrail géométrique surmonte la porte d’entrée. L’ensemble est sobre, moderne, harmonieux. A côté de la fenêtre du rez-de-chaussée, une inscription attire l’œil. C’est la signature de l’architecte : « Hector Guimard Archte 1922 ». Guimard ! Qu’on est loin des courbes tortueuses du Castel Béranger, des ferronneries compliquées des bouches de métro ! Ici, le décor est léger, discret, sur les fontes des balcons ou l’encadrement des portes. Le roi de l’Art Nouveau aurait-il renié volutes et arabesques ? Non, mais la Grande Guerre est passée par là, emportant dans son tourbillon la plupart des artisans et, avec eux, un savoir-faire irremplaçable. Qui, dans les années 20, saurait encore réaliser les ferronneries somptueuses d’un Castel Béranger ? Qui pourrait imprimer à la pierre autant de formes improbables ? Personne. L’architecte doit donc s’adapter…
La guerre qui prive Guimard d’artisans exceptionnels lui apporte en revanche une idée radicalement nouvelle : il a observé les premières constructions militaires démontables, il fera donc du préfabriqué. Non, Maison Phénix n’a rien inventé, dès 1920 Guimard se propose de travailler à un lotissement totalement pré-construit. Il dépose quantité de brevets, met au point un système standardisé permettant à des ouvriers sans qualification de monter l’ensemble d’une maison. Hélas, le petit hôtel du square Jasmin restera un prototype sans suite, fruit d’une utopie imposée par les circonstances.
Avant de s’exiler aux Etats-Unis, Guimard terminera sa vie parisienne à deux pas de son rêve préfabriqué. L’immeuble qu’il construit rue Henri-Heine est un patchwork singulièrement homogène : un rez-de-chaussée qui rappelle l'Art Nouveau, une toiture quasi-médiévale et entre les deux, des lignes Art déco. Pour unir les étages, des bandeaux de pierre donnent à l'immeuble un bel élan vertical. Comme un gigantesque ascenseur pour le paradis des architectes ...
C.G.
3, square Jasmin et 18, rue Henri Heine. Paris XVIe.
17:20 Publié dans Au fil de mes pas ... | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Guimard, architecture, Art Nouveau, Art Déco