03.10.2006

Une heureuse restauration : les boiseries de Madame Dangé

Du boudoir au musée…en passant par l’armée

        En 1750, le fermier-général François-Balthazar Dangé acquiert un hôtel particulier à Paris, place Vendôme. Il fait orner le boudoir de sa femme, situé au premier étage, de boiseries en chêne illustrant les Fables de La Fontaine. medium_madame_dange.3.jpgSi vous flânez au Louvre, vous y rencontrerez peut-être Madame Dangé, sur un portrait de Tocqué, élève de Nattier. Elle y apparaît vêtue d’une robe gris perle ornée de dentelles et s’occupe à la broderie d’un mouchoir dans les mêmes teintes. On l’imagine aisément, penchée sur son ouvrage, dans l’atmosphère poudrée du boudoir aux moulures roses et vert d’eau, levant parfois la tête vers les panneaux aux délicats paysages champêtres. Changement radical un siècle plus tard : l’hôtel Dangé devient le QG de la 1ère division militaire. Que penser de valeureux officiers évoluant parmi des boiseries aux nuances outrageusement féminines ? Il faut repeindre ! Les couleurs pastel des moulures sont masquées par une dorure, les teintes délicates des scènes de fables sont foncées : voici un décor plus sérieux, plus viril !

L’hôtel, dévolu entre temps au Gouverneur militaire de Paris, est désaffecté à la fin du XIXe siècle et les boiseries déposées au Louvre. Elles sont aujourd’hui présentées par le Musée des Arts Décoratifs, qui a décidé de leur rendre leur aspect du XVIIIe siècle, à l’exception de quelques panneaux, restaurés dans leur version XIXe. L’impression est curieuse : à gauche de l’entrée du Cabinet des Fables, les boiseries dorées des militaires, partout ailleurs, la délicatesse sucrée du boudoir de Madame Dangé. Pas un visiteur qui n’exprime son avis, qui ne fasse son choix. Faute d’être artistiquement correcte, je pencherais plutôt pour les ors du XIXe…

medium_arts_deco.3.jpgmedium_arts_deco2.3.jpgAu-delà des préférences de chacun, cette restauration hétérogène a le mérite de poser la question de la vie d’une œuvre d’art. L’œuvre est-elle « définitive » une fois posés les pinceaux, le burin ou le ciseau de l’artiste qui la fit naître ? Doit-elle être figée dans cette « version originale » ? Le temps, bien sûr, sera le premier à effectuer ses retouches malheureuses : à défaut de pigments stables, le vert devient bleu ou brunâtre, le jaune de chrome vire au marron, le carmin au rose pâle. Le cas de nos boiseries est différent. Contrairement au passage du temps, l’action a posteriori de l’homme sur une œuvre d’art ne relève pas de la seule chimie, du choix malheureux d’un pigment bon marché ou instable ; il peut s’agir, comme à l’hôtel Dangé, d’une simple question de goût, de convenance ; plus souvent, l’intervention humaine est motivée par des raisons politiques, religieuses ou morales. C’est l’exemple célèbre du Jugement Dernier de Michel-Ange, dont les personnages, trop dénudés aux yeux du concile de Trente, se firent sinon rhabiller, du moins voiler par Daniele da Volterra, qui y gagna le surnom de « braghettone ». Quelles qu’en soient les raisons, la transformation volontaire d’une œuvre – grandiose plafond de la Sixtine ou modestes boiseries de Madame Dangé - appartient à son histoire ; à ce titre, et lorsqu’elle ne relève pas du saccage, elle mérite à mes yeux de n’être pas intégralement gommée par un restaurateur trop puriste. L’œuvre peut y gagner une dimension nouvelle, laissant affleurer les regards successifs de ceux qui l’ont connue ; elle devient le reflet des mentalités et des goûts, fluctuant au fil du temps, mais aussi une invitation à la modestie. Qui sait si nos choix artistiques d’aujourd’hui ne seront pas balayés par les certitudes de demain ?

 

C.G.