05.10.2006

Les mots de Turner

Où un simple titre en dit plus qu'il n'y paraît ...

      Certains artistes n’accordent guère d’importance aux titres de leurs œuvres. Le célèbre Impression, soleil levant qui donna son nom au mouvement impressionniste fut baptisé presque par hasard ; Monet, sommé de donner un nom à son tableau pour que celui-ci puisse être exposé, lâcha distraitement cette « impression … » promise à un avenir glorieux. Turner en revanche accorde un soin particulier aux titres de ses toiles et va jusqu’à composer de courts poèmes, destinés à accompagner leur présentation. Penchons-nous sur la plus célèbre d’entre elles, réalisée en 1844. La silhouette sombre d’un train roule vers nous à grande vitesse et s’engage sur le viaduc de Maidenhead, au-dessus de la Tamise. La cheminée noire et le gros œil du phare droit matérialisent l’irruption de la modernité dans un paysage bucolique. Vous y êtes ? Autour, l’eau, le ciel, les champs se confondent, il pleut, tout se brouille… ça y est, vous avez trouvé, c’est bien Pluie, vapeur et vitesse !

medium_rsas.jpg

Malheureusement, le titre en français présente comme des aspérités, il n'a pas la sonorité coulante de l'original, Rain, steam and speed. Les trois termes découlent les uns des autres, ils sont comme naturellement liés dans un ordre croissant d'immatérialité. La pluie, d'abord, élément tangible, fruit du ciel et de la Tamise ; la vapeur, ensuite, comme un orgueilleux panache de la modernité ; la vitesse, enfin, née de la vapeur mais réduite à une sensation, à une notion immatérielle. Turner est le premier à la représenter et il faudra attendre les futuristes italiens pour retrouver ce thème en peinture. Pluie, vapeur, vitesse, la conjugaison des trois éléments aboutit à un brouillage des formes, qui semblent se diluer dans la couleur.

     Vous allez dire que ce train n’est donc qu’un prétexte, que nous sommes sur la voie de l’abstraction. Sur la forme peut être, mais pas dans l’intention de l’artiste. Une preuve ? La seconde partie du titre, souvent occultée : the Great Western Railway. C’est le nom de la ligne ferroviaire nouvellement ouverte entre Bristol et Exeter, dont les trains, atteignant jusqu’à 150 km/h, sont alors les plus rapides au monde. C’est bien de ce fleuron de la modernité dont veut nous parler Turner, même si la vérité de sa représentation n’est pas celle des œuvres académiques traditionnelles. La recherche d’authenticité dans la représentation ne passe pas chez lui par une retranscription « optique », une imitation froide du sujet, mais par la traduction picturale des sensations qu’il lui procure. Le critique John Ruskin raconte que l’idée du tableau vint à Turner lorsque, passant la tête par la fenêtre d’un train roulant à grande vitesse sous la pluie, il fut grisé par cette sensation nouvelle. Que l’anecdote soit exacte ou non, elle va dans le même sens que le titre de l'oeuvre : tous deux montrent la volonté du peintre de nous faire partager ses impressions sensorielles, de nous placer au cœur d'un sujet précis et non d’être abstrait avant l’heure.

C.G.

J.M.W. TURNER : Rain, steam and speed (Pluie, vapeur et vitesse), the Great Western Railway. 1844.

Huile sur toile, 90,8 * 121,9 cm.

Londres, National Gallery.